La page principale | Les derniers ajouts | Liste des auteurs | Citations au hazard | Vote! | Les derniers commentaries | Ajoutez une citation

La Déveine

Je m’habille ahuri, subissant à plein corps
L’atroce ubiquité d’une introuvable puce ;
Mettre mon faux-col ?... Mais, il faudrait que je pusse !
Et ma botte ennemie a réveillé mes cors.

Le placard aux effets, sous des grappes de loques,
Cache précisément l’indispensable habit ;
Et la migraine, avec un vrillement subit,
M’arrache de plaintifs et stridents soliloques.

Ma brosse a les crins mous, parce que je m’en sers ;
L’invisibilité de ma bourse m’effraie ;
La rafale au dehors pleure comme une orfraie ;
Et toujours mes chagrins comme autant de cancers !

Je sors : un grand voyou crotté comme une truie
Me lorgne en ricanant sous le ciel pluvieux ;
Et dès mes premiers pas sur le trottoir, un vieux
A failli m’éborgner avec son parapluie.

Ma pitié du cheval déplaît au cocher gras :
Encore un qui s’en vient prêt à me chercher noise !
Et voilà que sa rosse hypocrite et sournoise,
Pour me remercier veut me couper le bras.

J’allonge mon chemin, pour éviter la Morgue,
Enfin débarrassé d’un affreux babillard,
Quand l’apparition d’un pauvre corbillard
Me surprend tout à coup devant un joueur d’orgue.

Un pâle individu me bouscule en tremblant ;
D’abord, je vois du vin qui suinte aux commissures
De ses lèvres, et puis un tas de vomissures
Me révèle pourquoi l’homme a le teint si blanc.

Triste, et plus recueilli qu’un moine de la trappe,
Je vais, lorsque soudain mon chapeau s’envolant,
M’expose au ridicule âpre et désopilant,
Puisqu’il me faut courir pour que je le rattrape !

Toujours le mot Complet à tous les omnibus :
Si bien, qu’enfin juché sur une impériale,
Je subis la prunelle inquisitoriale
D’un long monsieur coiffé d’un funèbre gibus.

Je vois un ami poindre. Enfin ! C’est une fiche
De consolation... Mais cela, c’en est trop :
L’ingrat, pour m’éviter, gagne un mur au grand trot,
Et fait semblant de lire une très vieille affiche.

Et je suis, juste ciel ! malheureux à ce point,
Qu’au milieu d’une rue ignoble et solitaire
J’aperçois ma maîtresse au bras d’un militaire
Qui fait sonner sa botte, une cravache au poing.

Et la pluie et le vent, les voitures, la boue,
Tout, garçon de café, commis de magasin,
Le roquet, le concierge, et jusqu’à mon voisin
De table, tout cela me vexe et me bafoue.

Je rentre : un gîte plein d’inhospitalité !
Rideaux et papiers peints prennent des tons qui gueulent ;
Quant à mes vieux portraits, on dirait qu’ils m’en veulent
Et ma pendule tinte avec hostilité.

Déjà dans l’escalier, l’œil du propriétaire
M’a requis de payer l’argent que je lui dois ;
Ma porte s’est fermée en me pinçant les doigts
Avec un grincement subit et volontaire.

J’avise l’encrier, mais pas d’encre dedans !
Et moi qui peux fumer nuit et jour, à quelque heure
Que ce soit, mon cigare en ce moment m’écœure :
J’en ai la sueur froide et la nausée aux dents,

Je veux faire du feu : mon bois inallumable
Sue ironiquement sur les grands chenets froids ;
Ma lampe fait craquer son verre, et si j’en crois
Mes yeux, ma glace perd sa transparence aimable.

Et tant de malveillance émane du plafond,
Des meubles, des cahiers, des livres, des estampes,
Que je me désespère, et la migraine aux tempes,
Je fléchis sous le mal que ses vrilles me font.

Si même, je n’étais que mon propre vampire,
Je bénirais l’horreur de mes lancinements,
Mais tout ce qui m’entoure attise mes tourments,
Et toujours contre moi la matière conspire.

Dans ce monde jaloux, venimeux et discord,
Je suis le paria contre qui tout s’acharne.
En vain mon cœur sanglote et mon corps se décharne,
L’universel guignon me persécute encor.

Et j’ai des jours si durs, outre mes jours moroses,
— Et comment à l’ennui pouvoir s’habituer ! —
Que depuis bien longtemps, je songe à me tuer
Sous la vexation des hommes et des choses.

Et je m’en vais enfin accomplir ce projet
Avec mon revolver à la crosse d’ébène,
Puisque plus que jamais j’ai ressenti la haine
Et la férocité de l’être et de l’objet.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Des citations similaires

L'Angoisse

Depuis que l’Horreur me fascine,
Je suis l’oiseau de ce serpent.
Je crois toujours qu’on m’assassine,
Qu’on m’empoisonne ou qu’on me pend.

L’Unité se double et se triple
Devant mon œil épouvanté,
Et le Simple devient multiple
Avec une atroce clarté.

Pour mon oreille, un pied qui frôle
Les marches de mon escalier,
Sur les toits un chat qui miaule,
Dans la rue un cri de roulier,

Le sifflet des locomotives,
Le chant lointain du ramoneur,
Tout bruit a des notes plaintives
Et se tonalise en mineur.

En vain tout le jour, dans la nue
Je plonge un Å“il aventureux,
Sitôt que la nuit est venue
Je courbe mon front malheureux,

Car, devenant verte et hagarde,
La lune interroge ma peur,
Et si fixement me regarde,
Que je recule avec stupeur.

Le lit de bois jaune où je couche
Me fait l’effet d’un grand cercueil.
Ce que je vois, ce que je touche,
Sons, parfums, tout suinte le deuil.

Partout mon approche est honnie,
On me craint comme le malheur,
Et l'on trouve de l’ironie
Au sourire de ma douleur.

Mon rêve est plein d’ombres funèbres,
Et le flambeau de ma raison
Lutte en vain contre les ténèbres
De la folie... à l’horizon.

La femme que j’aimais est morte,
L’ami qui me restait m’a nui,
Et le Suicide à ma porte
Cogne et recogne, jour et nuit.

Enfin, Satan seul peut me dire
S’il a jamais autant souffert,
Et si mon cœur doit le maudire
Ou l’envier dans son enfer.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Où vais-je?

Sur les petits chênes trapus
Voici qu’enfin las et repus
Les piverts sont interrompus
Par les orfraies.
A cette heure, visqueux troupeaux,
Les limaces et les crapauds
Rampent allègres et dispos
Le long des haies !

Enfin l’ombre ! le jour a fui.
Je vais promener mon ennui
Dans la profondeur de la nuit
Veuves d’étoiles !
Un vent noir se met à souffler,
Serpent de l’air, il va siffler,
Et mes poumons vont se gonfler
Comme des voiles.

Au fond des grands chemins herbeux,
Çà et là troués et bourbeux,
J’entends les taureaux et les bœufs
Qui se lamentent,
Et je vais, savourant l’horreur
De ces beuglements de terreur,
Sous les rafales en fureur
Qui me tourmentent !

Sur des sols mobiles et mous,
Espèces de fangueux remous,
Je marche avec les gestes fous
Des maniaques !
Où sont les arbres ? je ne vois
Que les yeux rouges des convois
Dont les sifflements sont des voix
Démoniaques.

Hélas ! mon pas de forcené
Aura sans doute assassiné
Plus d’un crapaud pelotonné
Sur sa femelle !
Oh ! oui, j’ai dû marcher sur eux,
Car dans ce marais ténébreux
J’ai sentis des frissons affreux
Sous ma semelle.

Et je marche ! Or, sans qu’il ait plu,
Tout ce terrain n’est qu’une glu ;
Mais le vertige a toujours plu
Au cœur qui souffre !
Et je m’empêtre dans les joncs.
Me cramponnant aux sauvageons
Et labourant de mes plongeons
L’ignoble gouffre !

Sous le ciel noir comme un cachot,
Crinière humide et crâne chaud,
Je m’avance en parlant si haut
Que je m’enroue.
Suis-je entré dans un cul-de-sac ?
Mais non ! après de longs flic-flac
Je finis par franchir ce lac
D’herbe et de boue

Les chiens ont comme les taureaux
Des ululements gutturaux !
Pas une lueur aux carreaux
Des maisons proches !
N’importe ! je vais m’enfournant
Dans la nuit d’un chemin tournant
Et je clopine maintenant
Parmi des roches.

Où vais-je ? comment le savoir ?
Car c’est en vain que pour y voir
Je ferme et j’ouvre dans le noir
Mes deux paupières !
Terre et Cieux, coteau, plaine et bois
Sont ensevelis dans la poix,
Et je heurte de tout mon poids
De grandes pierres !

Les buissons sont si rapprochés
Qu’à chaque pas sur les rochers
Mes vêtements sont accrochés
Par une ronce.
Derrière, devant, de travers,
Le vent me cravache ! oh ! quels vers
J’ébauche dans ces trous pervers,
Où je m’enfonce !

La rocaille devient verglas,
Tenaille, scie, et coutelas !
Je glisse, et le mince échalas
Que j’ai pour canne
Craque et va se casser en deux…
Mais toujours mon pied hasardeux
Rampe, et je dois être hideux
Tant je ricane !

Et je tombe, et je retombe ! oh !
Ce chemin sera mon tombeau !
Un abominable corbeau
Me le croasse !
Sur mon épaule, ce coup sec
Vient-il d’une branche ou d’un bec ?
Et dois-je aussi lutter avec
L’oiseau vorace ?

Bah ! je marche toujours ! bravant
Les pierres, la nuit et le vent !
J’affrontais bien auparavant
La vase infecte !
Où que j’aventure mon pied
Je trébuche à m’estropier…
Mais dans ce rocailleux guêpier
Je me délecte !

Rafales, ruez-vous sans mors !
Ronce, égratigne ; caillou, mords !
Nuit noire comme un drap des morts,
Sois plus épaisse !
Je ris de votre acharnement,
Car l’horreur est un aliment
Dont il faut qu’effroyablement
Je me repaisse !…

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Cœur guéri

Celle que j’aime est une enchanteresse
Au front pudique, aux longs cheveux châtains ;
Compagne et sœur, ma muse et ma maîtresse,
Elle ravit mes soirs et mes matins.
Svelte beauté, sensitive jolie,
Elle a l’œil tendre et la taille qui plie ;
Moi, le suiveur des funèbres convois,
J’ai frémi d’aise au doux son de sa voix,
Et maintenant que l’amour m’électrise,
Toujours, partout, je l’entends, je la vois ;
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise.

Geste pensif et qui vous intéresse,
Bouche d’enfant sans rires enfantins,
Étrangeté jusque dans la caresse,
Regards profonds, veloutés et lointains,
Joue inquiète et quelquefois pâlie
Par la souffrance et la mélancolie,
Tête française avec un air suédois,
Pied de gazelle, et jolis petits doigts
Par qui toujours la musique est comprise :
Aussi, je l’aime autant que je le dois,
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise.

Elle a comblé mon esprit d’allégresse,
Purifié mon art et mes instincts,
Et maintenant, mon âme qui progresse
Plane au-dessus des rêves libertins.
Je suis calmé, je suis chaste ; j’oublie
Ce que je fus ! ma chair est ennoblie ;
Je ne suis plus le poète aux abois
Qui frissonnait d’horreur au fond des bois,
J’aime la nuit, qu’elle soit noire ou grise,
Et, bénissant le philtre que je bois,
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise.

La destinée, hélas ! est bien traîtresse,
Mais je souris quand même à mes destins,
Car, dès ce jour, au lieu de ma détresse,
J’ai la saveur des mystiques festins.

Tout à l’amour qui désormais nous lie,
Avec l’espoir je me réconcilie ;
En vain l’ennui me guette en tapinois,
Je ne crains plus cet ennemi sournois :
Le bouclier contre qui tout se brise,
Je l’ai, pour vaincre au milieu des tournois !
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise.

Je ne redoute aucun danger, serait-ce
L’Enfer lui-même ! à mes défis hautains
Satan se tait ! l’embûche qu’il me dresse
Je la découvre, et marche à pas certains.
Ma volonté germe et se multiplie ;
Les rêves bleus dont ma tête est remplie
Chassent au loin mes spleens et mes effrois
Pour me parler du Ciel à qui je crois,
Et je pardonne à ceux que je méprise,
Comme le Christ en mourant sur la croix ;
Mon pauvre cœur enfin se cicatrise.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Laveuse

Voici l’heure où les ménagères
Guettent le retour des bergères.
Avec des souffles froids et saccadés, le vent
Fait moutonner au loin les épaisses fougères
Dans le jour qui va s’achevant.

Là-bas sur un grand monticule
Un moulin à vent gesticule.
Les feuilles d’arbre ont des claquements de drapeaux,
Et l’hymne monotone et doux du crépuscule
Est entonné par les crapauds.

Des silhouettes désolées
Se convulsent dans les vallées,
Et, sur les bords herbeux des routes sans maisons,
Les mètres de cailloux semblent des mausolées
Qui donnent parmi les gazons.

Déjà plus d’un hibou miaule,
Et le pâtre, armé d’une gaule,
Par des chemins boueux, profonds comme des trous,
S’en va passer la nuit sur l’herbe, au pied d’un saule,
Avec ses taureaux bruns et roux.

Dans la solitude profonde
Les vieux chênes à tête ronde,
Fantastiques, ont l’air de vouloir s’en aller
Au fond de l’horizon, que le brouillard inonde,
Et qui paraît se reculer.

Mais les choses dans la pénombre
Se distinguent : figure, nombre
Et couleur des objets inertes ou bougeurs,
Tout cela reste encor visible, quoique sombre,
Sous les nuages voyageurs.

Or, à cette heure un peu hagarde,
Je longe une brande blafarde,
Et pour me rassurer je chante à demi-voix,
Lorsque soudain j’entends un bruit sec. — Je regarde,
Pâle, et voici ce que je vois :

Au bord d’un étang qui clapote,
Une vieille femme en capote,
A genoux, les sabots piqués dans le sol gras,
Lave du linge blanc et bleu qu’elle tapote
Et retapote à tour de bras.
— « Par où donc est-elle venue,
« Cette sépulcrale inconnue ? »
Et je m’arrête alors, pensif et répétant,
Au milieu du brouillard qui tombe de la nue.
Ce soliloque inquiétant.

Å’il creux, nez crochu, bouche plate,
Sec et mince comme une latte,
Ce fantôme laveur d’un âge surhumain,
Horriblement coiffé d’un mouchoir écarlate,
Est là, presque sur mon chemin.

Et la centenaire aux yeux jaunes,
Accroupie au pied des grands aunes,
Sorcière de la brande où je m’en vais tout seul,
Frappe à coups redoublés un drap, long de trois aunes,
Qui pourrait bien être un linceul.

Alors, tout à l’horreur des choses
Si fatidiques dans leurs poses,
Je sens la peur venir et la sueur couler,
Car la hideuse vieille en lavant fait des pauses
Et me regarde sans parler.

Et le battoir tombe et retombe
Sur cette nappe de la tombe,
Mêlant son diabolique et formidable bruit
Aux sifflements aigus du vent qui devient trombe ;
Et tout s’efface dans la nuit.

— « Si loin ! pourvu que je me rende ! »
Et je me sauve par la brande
Comme si je sentais la poursuite d’un pas ;
Et dans l’obscurité ma terreur est si grande
Que je ne me retourne pas.

Ici, là, fondrière ou flaque,
Complices de la nuit opaque !
Et la rafale beugle ainsi qu’un taureau noir,
Et voici que sur moi vient s’acharner la claque
De l’abominable battoir.

Enfin, ayant fui de la sorte
A travers la campagne morte,
J’arrive si livide, et si fou de stupeur
Que lorsque j’apparais brusquement à la porte
Mon apparition fait peur !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Grand Cercueil

Il pleuvasse avec du tonnerre...
Il est déjà tard… quand on voit
Dans le bourg entrer le convoi
De la défunte octogénaire.

La clarté du jour s’est enfuie.
Tristement, la voiture à bœufs
A repris son chemin bourbeux :
Le cercueil attend sous la pluie.

Un lent tintement qui vous glace
Dégoutte morne du clocher :
Voici tout le monde marcher
Vers la grande croix de la place,

Quand il s’approche de la pierre
Pour lever le corps, le curé,
Tout en chantant, reste effaré
Par l’énormité de la bière.

Certe ! avec ses planches massives,
Espèces de forts madriers
Crevassés, noueux, mal taillés,
Qui remplaceraient des solives,

Elle apparaît si gigantesque
En épaisseur, en large, en long,
Si haute, d’un tel poids de plomb,
Qu’à la voir on en frémit presque.

Elle s’étale sans pareille,
D’autant plus démesurément
Qu’elle renferme seulement
Un mince cadavre de vieille.

L’immense couvercle en dos d’âne
A l’air aussi grand que les toits ;
Le drap trop court montre son bois
Roux et jaune comme un vieux crâne.

Et tandis que d’une aigre sorte
Les enfants de chœur vont hurlant,
Le prêtre est là, se rappelant
Les dimensions de la morte.

« Qu’avait-elle ? cinq pieds, à peine !
C’était maigre et gros comme rien !
Un seul corps pour ça qui peut bien
En contenir une douzaine !

En a-t il fallu de la paille !
Aura-t-on dû l’empaqueter
Pour l’empêcher de ballotter
Comme un grain dans une futaille !

Quel menuisier ! ça tient du songe !
Il doit sûrement celui-ci
Avoir le regard qui grossit,
Et dans sa main le mètre allonge ! »

Les porteurs pliant sous leur charge,
En nombre, comme de raison,
Semblent traîner une maison.
Le brancard est bien long et large,

Mais, il est usé ! quoi qu’on dise,
Puisque, hélas ! le monstre ligneux
Croule avec un bruit caverneux,
Juste en pénétrant dans l’église.

C’est un bras du brancard qui casse...
On hisse l’effrayant cercueil
Sur l’estrade — et les chants de deuil
Sont bâclés sous la voûte basse.

Puis, les cloches vont à volées...
À la montée, oh ! que c’est dur
Et long ! — Enfin ! voici le mur
Que dépassent les mausolées.

Le chantre mêle sa voix fausse
Au bruit sourd des pas recueillis.
Debout, s’offre aux yeux ébahis
Le vieux sacristain dans la fosse.

L’ombre vient. Personne ne bouge.
L’homme surmène, haletant,
Ses deux outils où par instant
Le soleil met un reflet rouge

Brusque, le curé l’interpelle :
« Eh bien ! y sommes-nous ? » Et lui
Quitte la fosse avec ennui
En poussant sa pioche et sa pelle.

Le gouffre baille son mystère :
Mais, le cercueil n’y glisse pas.
« Je m’en doutais ! » grogne tout bas
Le sacristain qui rentre en terre.

Il remonte. On reprend la boîte
Qu’on ajuste du mieux qu’on peut.
Mais, il s’en faut toujours un peu :
La tombe est encore trop étroite.

De nouveau, la pioche luisante
Descend l’élargir. Cette fois,
Le cercueil y coule à plein bois
En même temps qu’on l’y présente.

Au bord du trou, qui s’enténèbre.
Un vieux qui tient le goupillon
Émet cette réflexion
En guise d’oraison funèbre :

« Elle a bien mérité sa fosse !
C’est égal ! tout d’même, elle était
Trop p’tit’ quand elle existait
Pour faire une morte aussi grosse ! »

Et, sous sa chape très ancienne,
Haut, solennel, — l’officiant
S’en revient en s’apitoyant
Sur sa défunte paroissienne :

« L’infortune l’a poursuivie !...
« Pauvre cadavre enguignonné !...
« Tout pour elle aura mal tourné,
« Dans la mort comme dans la vie !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Père Éloi

Une nuit, dans un vieux cimetière pas riche,
Ivre, le père Éloi, sacristain-fossoyeur,
Parlait ainsi, d’un ton bonhomique et gouailleur,
Gesticulant penché sur une tombe en friche :

« Après que j’suis sorti d’l’auberge
En sonnant l’Angelus, à c’soir,
J’m’ai dit comme’ ça : Faut q’jaill’ la voir
Au lieu d’y fair’ brûler un cierge !

J’te dérang’ ! Sous l’herbe et la ronce
T’es là ben tranquille à r’poser ;
Bah ! tout seul, un brin, j’vas t’causer :
T’as pu d’langu’, j’attends pas d’réponse.

T’causer ? T’as des oreill’ de cend’e...
Et t’étais sourde avant l’trépas.
Mais, quéq’ ça fait q’tu m’entend’ pas...
Si mon idée est q’tu m’entendes.

J’pense à toi souvent, va, pauv’ grosse,
Beaucoup le jour, surtout la nuit,
Dans la noc’ comme dans l’ennui,
Que j’boiv’ chopine ou creuse un’ fosse.

J’me saoul’ pas pu depuis q’t’es morte
Que quand t’étais du monde. Enfin,
C’est pas tout ça ! moi, j’aim’ le vin,
J’peux l’entonner puisque j’le porte.

Fidèl’ ? là-d’sus faut laisser faire
Le naturel ! on n’est pas d’bois...
C’que c’est ! j’y pens’ pas quant e’ j’bois,
Quant’ j’ai bu, c’est une aut’ affaire !...

Si j’en trouve un’ qu’est pas trop vieille,
Ma foi ! j’vas pas chercher d’témoins !
Pourtant, l’âg’ yétant, j’pratiqu’ moins
La créatur’ que la bouteille.

Bah ! je l’sais, t’es pas pu jalouse
Que cell’ qu’a pris ta succession.
Es’ pas q’j’ai ton absolution ?
Dis ? ma premièr’ défunte épouse ?

Des services ? t’as ma promesse
Que j’ten f’rai dir’ par mon bourgeois.
Quoiq’ça, c’est inutil’ : chaqu’ fois,
J’te r’command’ en servant sa messe.

J’voudrais t’donner queq’chos’ qui t’aille :
Qui qui t’plairait ? qu’est-c’que tu veux ?
Un’ coiff’ ? mais, tu n’as pu d’cheveux.
Un corset ? mais, tu n’as pu d’taille.

Un’ rob’ ? t’es qu’un bout de squelette.
Des mitain’ ? T’as des mains d’poussier.
Des sabots garnis ? t’as pu d’pieds.
Faut pas songer à la toilette !

T’donner à manger ? bon ! ça rentre...
Mais, pour tomber où ? dans quel sac ?
Puisque tu n’as pu d’estomac,
Pu d’gosier, pu d’boyaux, pu d’ventre !

D’l’argent ? mais, dans ton coin d’cimetière
Qué q’t’ach’t’rais donc ? Seigneur de Dieu !
Allons ! tiens ! pour te dire adieu
J’vas t’fair’ cadeau d’un’ bonn’ prière.

Si ça t’fait pas d’bien, comm’ dit l’autre,
Au moins, ben sûr, ça t’fra pas d’mal.
Mais, tu m’coût’ pas cher... c’est égal !
Tu la mérit’ long’ la pat’nôtre ! »

Or, en fait d’oraison longue, le vieux narquois
Partit tout simplement, sur un signe de croix,
Grognant : « C’est tard ! tant pis, j’ai trop soif, l’diab’ m’emporte !
J’vas boire à la santé de l’âme de la morte

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

L'Enterré vif

Homme ! imagine-toi qu’après un soir d’orgie
Tu rentres chez toi, très joyeux :
Tu dors, et le matin, tombant en léthargie,
Tu parais mort à tous les yeux.

Ta fillette se mire, et ton épouse fausse,
Bouche ricaneuse et front bas,
Songe : « On va donc enfin le fourrer dans sa fosse ;
Vite une loque et de vieux bas ! »

Sur la table de nuit on met un cierge sale,
On te roule dans le linceul.
Et tandis que chacun tourne et va dans la salle,
Tu gis dans un coin, blême et seul.

La bonne, ta maîtresse, égrène une prière
D’un air las où l’ennui se peint ;
L’ouvrier prend mesure et propose une bière
De bon chêne ou de bon sapin.

Pendant que ton cousin optera pour le chêne :
Il criera, ton enfant si cher,
Que pour gagner vingt sous il faut que l'on s’enchaîne :
Le sapin est déjà trop cher !

Bref, on t’habillera d’un peuplier si tendre
Qu’on aura peine à le clouer ;
Et sur les contrevents, ton fils, sans plus attendre,
Écrira : Maison à louer.

Et puis, bagage oblong, heurtant rampe et muraille,
Par l’escalier tu descendras ;
Aux regards de la rue égoïste qui raille
Ligneusement tu t’étendras ;

Et les porteurs narquois, sous la nue en fournaise
Calcinant les toits et le sol,
Marmotteront : « Tu vas fermenter à ton aise
Et charogner dans ton phénol. »

Le prêtre ayant glapi : « Bah ! mourir, c’est renaître ! »
Peu payé, priera mollement ;
Et ceux qui te verront passer de leur fenêtre
Diront : « Quel pauvre enterrement ! »

Le corbillard, avec des lenteurs de cloporte,
Rampera lourd, grinçant, hideux ;
Comme il peut arriver que le cheval s’emporte
Et casse ton cercueil en deux.

Dans l'église, un ivrogne en sonnant tes glas sombres
Réveillera de gros hiboux
Qui frôleront ta caisse avec leurs ailes d’ombres
Et viendront se percher aux bouts.

Entre les hommes noirs à figure pointue
Un pauvre portera ta croix ;
Et plus d’un pensera : « Cette scène me tue,
« Je pourrais m’esquiver, je crois. »

Et voilà qu’on arrive à ta fosse béante,
Obscure comme l’avenir :
Elle est là, gueule fauve, ironique et géante,
Attendant l’heure d’en finir.

Sur un court Libera que le prêtre t’accorde
On t’engouffre et tu glisses... Brrou !
Puis, d’un mouvement brusque on ramène la corde
Et tu t’aplatis dans le trou.

On prend le goupillon avec des mains gantées,
On t’asperge vite en tremblant ;
Et l’on rabat la terre, à pleines pelletées,
Sur ton paletot de bois blanc.

Un fossoyeur, pressé d’achever sa besogne,
Enfonce ta croix comme un coin,
Et les deux croque-morts ricanant sans vergogne
Vont boire au cabaret du coin.

Or, tout cela se brise à ton sommeil magique,
Comme le flot contre l'écueil ;
Mais ton œil va s’ouvrir pour un réveil tragique
Dans l’affreuse nuit du cercueil.

Alors, étroitement collés contre tes hanches,
Tes maigres bras ensevelis
Iront en s’étirant buter contre les planches
Sous le grand suaire aux longs plis.

Tandis que tes genoux heurteront ton couvercle
Avec un frisson de fureur,
Ton esprit affolé roulera dans un cercle
D’épouvantements et d’horreur.

Une odeur de bois neuf, d’argile et de vieux linges
Te harcèlera sans pitié :
L’asphyxie aux poumons, la névrose aux méninges,
Tu hurleras, mort à moitié.

Tes sourds gémissements resteront sans réponse ;
Plus d’échos sous ton hideux toit
Qui, spongieux et mou comme la pierre ponce,
Laissera l’eau suinter sur toi !

Dans l’horrible seconde où ta vie épuisée
Luttera moins contre la mort,
Tu croiras voir ta chair déjà décomposée ;
Tu sentiras le ver qui mord.

Contrition tardive et vaines conjectures,
Tous ces spectres aux dents de fer
Lancineront ton âme en doublant tes tortures
Qui te feront croire à l’enfer.

Tandis que ta famille oublieuse et cynique
Discutera ton testament,
Et que, la plume aux doigts, un vieux notaire inique
Épaissira l’embrouillement,

Toi, tu seras tout seul enfermé dans ta boîte,
Pauvre cadavre anticipé,
Sans haleine, sans voix, sans regards, le corps moite,
Bouche ouverte et le poing crispé.

Enfin, tes membres froids s’allongeront sous terre
Dans la morne rigidité,
Et ton dernier soupir, atroce de mystère,
S’enfuira vers l’éternité. »

— Telle est la prophétie effroyable de haine
Qu’un grand fantôme au nez camard,
M’a faite, l’autre nuit, sur un trône d’ébène,
Au milieu d’un noir cauchemar.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Mot de l'énigme

Longtemps cette figure obséda mes regards,
Et l'éternel supplice auquel Dieu me condamne,
Aux rayons ténébreux de ses deux yeux hagards
S’accrut férocement dans mon cœur et mon crâne.

Son affreux souvenir me hantait : et, la nuit,
Dans mon gîte où la Peur le long des meubles rampe,
Cette face où ricane un formidable ennui
Luisait aux murs, et sur l’abat-jour de ma lampe.

Il avait du serpent, du tigre, et du crapaud.
Mais pour pouvoir en faire une esquisse vivante
Et terrible, il faudrait la plume d’Edgar Poe,
Cette plume du gouffre, infernale et savante !

Oh ! ce long paletot boutonné jusqu’au cou
Et ces doigts bleus aussi velus que ceux du singe !
Oh ! l’innommable horreur de ce bras sale et mou
Qui semblait grelotter sous la crasse du linge !

Oh ! jamais les chapeaux des plus sombres rapins
N’auront la poésie atroce de son feutre !
Pour chaussure, il avait d’ignobles escarpins
Où la putridité des pieds nus se calfeutre.

Mais pourquoi cet œil blanc, fixe et cadavéreux ?
D’où venait qu’il avait la démarche peu sûre,
Et qu’il allait grinçant d’un air si malheureux,
Comme un chien enragé qui retient sa morsure ?

Pourquoi vomissait-il plutôt qu’il ne crachait ?
Avait-il la nausée amère de la vie ?
Et pourquoi prenait-il sa tête qu’il hochait
Avec une fureur d’effarement suivie ?

Avait-il donc au cœur un si strident remord
Qu’au milieu de la rue, en face des gendarmes,
Il bégayât les mots de poison et de mort
Avec un rire affreux qui se trempait de larmes ?

Était-il fou, cet homme ayant l’atrocité
D’un poème vivant plein d’âpres antithèses ?
— Ainsi, j’alimentais ma curiosité
Avec le vitriol des noires hypothèses.

Mais une nuit d’hiver, morbidement brutal,
J’accostai ce passant dans une sombre allée,
Et plongeant mon regard dans son globe fatal,
J’osai lui dire avec une voix étranglée :

« Exécrable inconnu dont l’air inquiétant
« Pourrait faire avorter une mégère enceinte,
« Qu’es-tu ? Bourreau, martyr, assassin ou Satan ? »
— Et lui me répondit : « Je suis buveur d’absinthe. »

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Grand-Père

La fille au père Pierre, avec ses airs de sainte,
A si bien surveillé son corps fallacieux
Que sa grossesse a pu mentir à tous les yeux ;
Mais son heure a sonné de n’être plus enceinte.

Dans la grand' chambre on dort comme l’eau dans les trous.
Tout à coup, elle geint, crie et se désespère.
On se lève, on apprend la chose. Le grand-père
Continue à ronfler sous son baldaquin roux.

Mais le bruit à la fin l’éveille, et le voilà
Clamant du lit profond d’où sa maigreur s’arrache :
« Pierr’, quoiq’ya ? – Pèr, ya rin ! – Si ! s’passe un’ chos’ qu’on m’cache ;
Et ma p’tit’ fill’ se plaint, j’ l’entends ben ! quoi qu’elle a ? »

— Elle a qu’elle va faire un champi ! — Le bonhomme
Prend son bâton ferré qu’il brandit en disant :
« Dans not’ famill’ yaura l’déshonneur à présent !
La gueus’ ! vous voyez ben tous qu’i’ faut que j’l’assomme ! »

Et, solennel, tragique, il marche d’un pas lourd
Jusqu’à la pâle enfant... mais, pendant qu’il tempête,
Tendre, il lève et rabat le gourdin sur sa tête,
Bien doux, frôleusement, d’un geste plein d’amour.

« R’commenc’ras-tu ? fait-il, ou là, comme un’ vipère,
J’te coupe en deux ! j’t’écras’ la cervell’ sur ton drap ! »
Elle gémit : « Jamais, grand-père ! »

Alors, le jeune frère égrillard qui ricane,
Glapit : « Oh ! q’si fait ben, grand-père, a r’commenc’ra
Puisqu’elle est chaude comme un’ cane !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Croissez et multipliez

Ne sortant pas de faire jeûne,
Une fois, le père Lucas,
Sincère, et du fond de son âme,
Disait à ses quatre grands gars,
Tous, de l’aîné jusqu’au plus jeune,
Bien en âge de prendre femme :

« Mes enfants, faut peupler d’son espèc’ ! Ya pas d’trêve !
Faut q’tout c’qui vit engendre ! et qu’toujours s’accroissant,
Les êtr’ les uns aux autr’, sans fin, se r’pass’ leur sang,
Tel’ qu’aux racin’ des arb’ la terr’ coule sa sève.

Tout’ femelle est un champ où l’bon mâle i’ doit s’mer
La grain’ d’humanité qu’est dans l’grenier d’son être :
B’sogn’ douce et ben commod’ ! Puisqu’ y a besoin q’d’aimer,
Et q’sans plaisi’ pour l’homm’, l’enfant pourrait pas naître.

Dans c’champ-là qu’est l’plus nobl’ faut fair’ de beaux sillons,
Q’l’homme y mèn’ la charrue au c’mand’ment d’la nature,
Avec la bell’ chaleur du sang pour aiguillon
D’l’amour qui doit tout l’temps penser à sa culture !

Dans ceux chos’là, faut pas, trop à sa fantaisie,
Écouter les conseils du vice et d’la boisson.
En s’mant, i’ faut toujours songer à la moisson,
Féconder sérieusement l’épous’ qu’on a choisie.

Faut êt’ chaud, mais d’instinct réglé comm’ ceux bêt’ fauves ;
D’êt’ trop paillard ou d’l’êt pas assez… C’est un tort !
Dit’ vous ben qu’vous êt’ vu, quand l’amour joint les corps,
Par le grand oeil d’en haut dont pas un homm’ se sauve.

Dieu merci ! vous n’êt’ pas des poussifs à teint pâle,
Vous avez bonn’ poitrine et fort tempérament,
Vous d’vez donc tous les quat’ faire offic’ de bons mâles,
Accomplir sans tricher vot’ destin d’engross’ment.

Mangez fort ! et fait’-vous du sang, des muscl’, des os !
Buvez ! mais sans jamais perd’ la raison d’un’ ligne ;
Pas trop d’pein’ ! Ceux qui s’us’ au travail sont des sots.
Réglez la sueur du corps ainsi q’le jus d’la vigne !

Comm’ faut q’la femm’ soit pure avec des yeux ardents,
Q’fièr’ dans les bras d’l’époux qui n’cherch’ qu’à la rend’ mère
Ell’ yoffr’ l’instant d’bonheur qui fait claquer ses dents
Pour que leur vie ensemb’ ne soit jamais amère.

Voyez-vous ? l’trôn’ d’un’ femme ? C’est l’lit d’son cher époux.
C’est là q’jeune ell’ pratiq’ l’amour sans badinage,
Et q’vieille ell’ prend, des fois, encore un r’pos ben doux
Au long d’son vieux, après les soucis du ménage.

Là-d’sus buvons un coup ! dans ceux chos’ de l’amour
J’vous souhait’ de pas vous j’ter comme un goret qui s’vautre,
Et que, pour chacun d’vous, l’plus cher désir toujours :
Ça soit d’faire des enfants qui puiss’ en faire d’autres !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Paysage d'octobre

Le torrent a franchi ses bords
Et gagné la pierraille ocreuse ;
Le meunier longe avec efforts
L’ornière humide qui se creuse.
Déjà le lézard engourdi
Devient plus frileux d’heure en heure ;
Et le soleil du plein midi
Est voilé comme un œil qui pleure.

Les nuages sont revenus,
Et la treille qu’on a saignée
Tord ses longs bras maigres et nus
Sur la muraille renfrognée.
La brume a terni les blancheurs
Et cassé les fils de la Vierge,
Et le vol des martin-pêcheurs
Ne frissonne plus sur la berge.

Les arbres se sont rabougris ;
La chaumière ferme sa porte,
Et le petit papillon gris
A fait place à la feuille morte.
Plus de nénuphars sur l’étang ;
L’herbe languit, l’insecte râle,
Et l’hirondelle en sanglotant
Disparaît à l’horizon pâle.

Près de la rivière aux gardons
Qui clapote sous les vieux aulnes,
Le baudet cherche les chardons
Que rognaient si bien ses dents jaunes.
Mais comme le bluet des blé,
Comme la mousse et la fougère,
Les grands chardons s’en sont allés
Avec la brise et la bergère.

Tout pelotonné sur le toit
Que l’atmosphère mouille et plombe,
Le pigeon transi par le froid
Grelotte auprès de la colombe ;
Et, tous deux, sans se becqueter,
Trop chagrins pour faire la roue,
Ils regardent pirouetter
La girouette qui s’enroue.

Au-dessus des vallons déserts
Où les mares se sont accrues,
À tire-d’aile, dans les airs
Passe le triangle des grues ;
Et la vieille, au bord du lavoir,
Avec des yeux qui se désolent,
Les regarde fuir et croit voir
Les derniers beaux jours qui s’envolent.

Dans les taillis voisins des rocs
La bécasse fait sa rentrée ;
Les corneilles autour des socs
Piétinent la terre éventrée,
Et, décharné comme un fagot,
Le peuplier morne et funèbre
Arbore son nid de margot
Sur le ciel blanc qui s’enténèbre.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Lutin

Par un soir d’hiver triste et bien de circonstance,
Un homme encor tout jeune et tout blanc de cheveux,
En ces termes, devant le plus claquant des feux,
Raconta le Lutin nié par l’assistance :

C’est pas à vous autr’, c’est certain !
Fit-il, parlant d’une manière
À la fois nette et singulière
Qu’apparaîtra jamais l’Lutin !

Pour ça, chez eux, par monts, par vaux,
Partageant leur travail, leur trêve,
Témoin d’leur sommeil et d’leur rêve,
Faut tout l’temps vivre avec les ch’vaux !

C’malin cavalier des Enfers
R’cherche l’ravineux d’un’ prairie,
L’retiré d’un’ vieille écurie,
Un’ nuit lourde avec des éclairs.

Moi, si j’ai pu l’voir de mon coin
Comme j’vous vois d’vant c’te ch’minée,
C’est qu’ tout’ les nuits, plus d’une année,
Près d’mes bêt’ j’ai couché dans l’foin.

Voici, soupira l’étranger,
Articulant presque à voix basse,
C’que dans une écurie y s’passe
Quand c’démon-là vient s’y loger.

C’est la plein’ nuit ! L’ciel orageux,
Qui brouille encor sa mauvais’ lune,
N’jette aux carreaux qu’un’ lumièr’ brune
Comm’ cell’ des fonds marécageux.

Vous êt’s là tout seul contr’ vos ch’vaux
Qui dress’ en fac’ de la mangeoire
Leur grand’ form’ rougeâtr’, blanche et noire,
L’jarret coudé sur leurs sabots.

Des fois, des tap’ments d’pieds mordant
L’pavé sec du bout d’leur ferraille,
L’broiement du foin, d’l’herbe ou d’la paille
Sous la meule égale des dents.

Mais, c’est si pareill’ment pareil,
Si toujours tout l’temps la mêm’ chose
Qu’au lieu d’vous fatiguer ça r’pose,
Ça berc’ l’ennui, l’songe et l’sommeil.

À part ça, tout s’tait dans la nuit...
L’vrai silence des araignées
Qui, bien qu’toujours embesognées,
Trouv’ moyen d’travailler sans bruit.

Là donc, au-d’sus — autour de vous,
Vous r’gardez leurs longu’ toil’ qui pendent...
À pein’ si vos oreill’ entendent
L’tonnerre au loin, grondant très doux.

Subit’ment, sans qu’ça s’soit trahi
Par quéqu’ chos’ qui craque ou qui sonne
Entr’ le Lutin !... un’ p’tit’ personne,
Qui pousse un rir’ bref... Hi-hi-hi !

Rien n’s’ouvre au moment qu’i’ paraît :
F’nêtr’, port’, plafond, rien n’se déferme,
Comm’ si l’vent qu’en apport’rait l’germe
L’engendrait là d’un coup d’secret.

Mais, sitôt entré, qu’ça descend
Dans l’écurie une vapeur rouge,
Où peureus’ment les chos’ qui bougent
Ont l’air de trembler dans du sang.

C’est tout nabot — v’lu comme un chien
Et d’une paraissanc’ pas obscure,
Puisqu’on n’perd rien d’sa p’tit’ figure
Qu’est censément fac’ de chrétien.

Toujours, avec son rir’ de vieux,
Il rôde avant de s’mettre à l’œuvre,
Dressant deux cornes en couleuvre
Qui r’luis’ aux flamm’ de ses p’tits yeux.

Brusque, en l’air vous l’voyez marcher...
Sans aile il y vol’ comme un’ chouette...
S’tient sus l’vide après chaqu’ pirouette
Comm’ s’i’ r’tombait sur un plancher.

Et le Lutin fait ses sabbats,
Faut qu’i’ r’gard’ tout, qu’i’ sent’, qu’i’ touche,
Court les murs avec ses pieds d’mouche,
Glisse au plafond la tête en bas.

Maint’nant, au travail ! Comme un fou
Vers les ch’vaux le voilà qui file,
À tous leur nouant à la file
Les poils de la tête et du cou.

Dans ces crins tordus et vrillés
Va comme un éclair sa main grêle,
Dans chaqu’ crinière qu’il emmêle
Il se façonn’ des étriers.

Puis, tel que ceux du genre humain,
L’une après l’autre, i’ mont’ chaqu’ bête,
À ch’val sur l’cou — tout près d’la tête,
En t’nant un’ oreill’ de chaqu’ main.

Alors, i’s’fait un’ grand’ clarté
Au milieu de c’te lumièr’ trouble...
L’mauvais rir’ du Lutin redouble,
Et ça rit de tous les côtés.

Son rir’ parle — on l’entend glapir :
« Hop ! hop ! » Les ch’vaux galop’ sur place,
Mais roid’ comm’ s’ils étaient en glace
Et sans autr’ bruit qu’un grand soupir.

Et tandis qu’une à une, alors,
Leurs gross’ larm’ lourdement s’égrènent...
On voit — les sueurs vous en prennent —
Danser ces ch’vaux qui paraiss’nt morts.

Puis, comm’ c’était v’nu ça s’en va.
L’écurie en mêm’ temps s’rassure :
Tout’ la ch’valin’ remâche en m’sure
Et r’cogn’ du pied sur l’caillou plat.

La s’cond’ fois vous n’êt’s que tremblant...
Mais la premier’, quell’ rude épreuve !...
Moi, ça m’en a vieilli... La preuve ?...
Ma voix basse et mes ch’veux tout blancs !

Ce récit bonhomique et simple en sa féerie
Ne laissa pourtant pas que de jeter un froid ;
Tous, avec un frisson, gagnèrent leur chez soi...
Nul ne fit, ce soir-là, sa ronde à l’écurie !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Trois Ivrognes

Au cabaret, un jour de grand marché forain,
Un bel ivrogne, pâle, aux longs cheveux d’artiste,
Dans le délire ardent de son esprit chagrin,
Ainsi parla, debout, d’une voix âpre et triste :


« R’bouteux, louv’tier, batteur d’étangs et de rivière,
Menuisier,
Avec tous ces états j’réussis qu’une affaire :
M’ennuyer !

Arrangez ça ! d’un’ part, j’vois q’doutance et tromp’rie ;
D’l’aut’ côté,
J’trouv’ le mensong’ trop l’mêm’, l’existenc’ trop pourrie
D’vérité.

Oui ! j’cherche tant l’dessous de c’que j’touche, de c’que j’rêve
Inqu’et d’tout,
Que j’suis noir, idéal, mélancoliq’ sans trêve,
Et partout.

Donc, quand ça m’prend trop fort, j’sors du bois, j’quitt’ la berge,
L’établi,
Et, c’est plus fort que moi, ya pas ! j’rentre à l’auberge
Boir’ l’oubli.

C’est des fameus’ sorcièr’, allez ! les liqueurs fortes
Cont’ les r’mords,
Cont’ soi-mêm’, cont’ les autr’, cont’ la poursuit’ des mortes
Et des morts !

Je m’change, à forc’ de t’ter le lait rouge des treilles,
L’horizon !
Vive la vign’ pour brûler dans l’sang chaud des bouteilles
La raison !

Étant saoul, j’os’ me fier à la femm’, c’t’infidèle
Qui nous ment,
R’garder la tombe avec mes yeux d’personn’ mortelle,
Tranquill’ment.

J’imagin’ que la vie éternellement dure,
Et qu’enfin,
La misèr’ d’ici-bas n’connaît plus la froidure
Ni la faim.

J’crois qu’i’ n’ya plus d’méchants, plus d’avar’, plus d’faussaires,
Et j’suis sûr
Q’l’épouse est innocent’, l’ami vrai, l’homm’ sincère,
L’enfant pur.

Terre et cieux qui, malgré tout c’que l’rêve en arrache,
Rest’ discrets,
M’découvr’ leurs vérités, m’crèv’ les yeux de c’qu’i’cachent
De secrets.

Allons, ris ma pensée! Esprit chant’ ! sois en joie
CÅ“ur amer !
Que l’bon oubli d’moi-mêm’ mont’, me berce et me noie
Comm’ la mer !

Plus d’bail avec l’ennui ! j’ai l’âm’ désabonnée
Du malheur,
Et, dépouillé d’mon sort, j’crache à la destinée
Ma douleur.

T’nez ! l’paradis perdu dans la boisson j’le r’trouve :
Donc, adieu
Mon corps d’homm’ ! C’est dans l’être un infini q’j’éprouve :
Je suis Dieu ! »


Deux vieux buveurs, alors, deux anciens des hameaux
Sourient, et, goguenards, ils échangent ces mots :


« C’citoyen-là ? j’sais pas, pourtant, j’te fais l’pari
Q’c’est queq’ faux campagnard, queq’ échappé d’Paris.
I’caus’ savant comm’ les monsieurs,
Ça dépend ! p’têt’ ben encor mieux ;
Mais, tout ça c’est chimèr’, tournures,
Qui n’ent’ pas dans nos comprenures.
I’dit c’t’homm’ maigr’, chev’lu comme un christ de calvaire,
Qu’à jeun i’ r’gard’ la vie en d’sous,
Mais qu’i’ sait les s’crets des mystères
Et d’vient l’bon Dieu quand il est saoul...
Alors, dans c’moment-là qu’i’ s’rait l’maîtr’de c’qu’i’ veut,
Q’pour lui changer l’tout s’rait qu’un jeu,
Pourquoi qu’à son idée i’ r’fait donc pas la terre ?
M’sembl’ qu’i’ déclare aussi q’venant d’boire un bon coup
I’croit qu’ya plus d’cornards, plus d’canaill’, plus d’misère,
Moi ! j’vois pas tout ça dans mon verre.
I’dit qu’à s’enivrer i’ s’quitte et qu’il oublie
C’qu’il était : c’est qu’i’ boit jusqu’à s’mettre en folie.
Moi, j’sais ben qu’à chaqu’fois je r’trouv’ dans la boisson
Ma personn’ dans sa mêm’ façon,
Sauf que les jamb’ sont pas si libres
Et que l’ballant du corps est moins ferm’ d’équilibre,
Tandis qu’à lui, son mal qu’i’ croit si bien perdu
Va s’r’installer plus creux, un’ fois l’calme r’venu,
Dans sa vieille env’lopp’ d’âm’ toujou sa même hôtesse.
C’est ses lend’mains d’boisson qui lui font tant d’tristesse. »


« J’suis d’ton avis. L’vin m’donn’ plus d’langue et plus d’entrain,
Sur ma route i’ m’fait dérailler un brin,
Avec ma vieill’, des fois, rend ma bigead’ plus tendre...
Mais dam’ ! quand ya d’l’abus, quoi que c’t’homm’ puiss’ prétendre,
La machine à gaieté d’vient machine à chagrin.
Le vin, c’est comm’ la f’melle : i’ n’faut pas trop en prendre !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Soliloque de Troppman

Enfin débarrassé du père
Et du grand fils, — vœux triomphants !
J’allais donc en certain repaire
Tuer la mère et les enfants !

Je fus les attendre à la gare,
Dans la nuit froide, sans manteau ;
J’avais à la bouche un cigare
Et dans ma poche un long couteau.

Tout entier au plan du massacre,
Si pesé dès qu’il fut éclos,
Je m’étais muni d’un grand fiacre
D’une couleur sombre et bien clos.

Sur les coussins, calme, sans fièvre,
Je me vautrais comme un Sultan ;
Je devais avoir sur la lèvre
Le froid sourire de Satan !

Je sais que plein de convoitise
Je ricanais, tout en songeant
Que pour huit morts, — une bêtise ! —
J’allais avoir beaucoup d’argent.

Je pensais : « Destin ! tu me pousses
« Au forfait le plus inouï ;
« Mais, puisque j’ai d’ignobles pouces
« Et pas de cœur, je réponds : Oui !

« Le train du Nord me les apporte.
« Et moi, l’homme aux projets hideux,
« Mystérieux comme un cloporte,
« Je me voiture au-devant d’eux :

« Pour les saigner comme des bêtes,
« Pour les pétrir, les étrangler,
« Pour fendre et bossuer leurs têtes,
« Sans qu’ils aient le temps de beugler ! »

J’arrivai : la gare était pleine
De bruit et de monde. — À minuit,
Je pourrais combler dans la plaine
Un grand trou bâillant à la nuit !

Je lorgnais des filles charnues,
Froidement, comme un gentleman,
Lorsque soudain des voix connues
S’écrièrent : « Voilà Troppmann ! »

Et tous, la mère et la marmaille
Me couvrirent de baisers gras !
C’était fait ! Ma dernière maille
Se nouait enfin dans leurs bras !


II

Nous roulions ! Pour que mes victimes
Eussent foi dans ma loyauté,
J’abritais mes pensers intimes
Derrière ma loquacité.

Les tout petits dormaient candides
Sur mes genoux, dur matelas.
Je frôlais de mes doigts sordides
Le manche de mon coutelas.

Bercés par de féeriques songes,
Ils dormaient ; et moi, le damné,
Je rassurais par des mensonges
La femme de l’empoisonné.

Lutterait-elle, cette sainte ?
Je l’épiai sournoisement :
— Quelle chance ! Elle était enceinte !
J’eus un joyeux tressaillement.

« Je la tuerai, quoi qu’elle fasse,
Sans trop d’efforts bien essoufflants,
D’un coup de couteau dans la face
Et d’un coup de pied dans les flancs ! »

Puis, mes rêves gaîment féroces
M’emportaient sur les paquebots !
Et le cocher fouettait ses rosses
Qui trottinaient à pleins sabots.


III

La banlieue avait clos ses bouges.
Vers Paris tout au loin brillaient
Des milliers de petits points rouges,
Et parfois les chiens aboyaient.

Les usines abandonnées
Dressaient lugubrement dans l’air
Leurs gigantesques cheminées
Toutes noires sous le ciel clair.

De sa lueur de nacre et d’ambre,
Comme un prodigieux fanal,
La froide lune de septembre
Illuminait ce bourg banal,

Que moi, le vomi des abîmes,
L’ami perfide et venimeux,
Par le plus monstrueux des crimes
J’allais rendre à jamais fameux !

Nous étions rendus ; le champ morne
À deux pas de nous sommeillait ;
Leur vie atteignait donc sa borne !
Et pourtant, j’étais inquiet.

Refuseraient-ils de me suivre,
Avertis par de noirs frissons ?
Le cocher, bien qu’aux trois quarts ivre,
Aurait-il enfin des soupçons ?

Mais non : j’avais l’air doux, en somme.
Et sans terreur, sans cauchemar,
Grillant d’embrasser son cher homme,
La mère descendit du char,

Prit par la main, d’un geste tendre,
Sa fillette et son plus petit,
Dit aux autres de nous attendre,
Les embrassa ; puis, l'on partit.

IV

Elle allait portant sa fillette,
Ses petits bras autour du cou ;
Elle n’était pas inquiète :
Lorsque je bondis tout à coup !

Mon attaque fut si soudaine,
Qu’elle ne vit pas l’assassin :
Je lui piétinai la bedaine
Et je lui tailladai le sein ;

Puis, me ruant sur chaque mioche,
Près de leur mère qui râlait,
Je les couchai d’un coup de pioche :
Plus que trois ! Comme ça filait !

Ils m’attendaient dans la voiture.
« Venez, leur dis-je, me voici ;
Votre mère est à la torture
En vous sachant tout seuls ici. »

Alors, minute solennelle,
Admirablement papelard,
D’une main presque maternelle,
Je mis à chacun un foulard.

À peine le cocher stupide
Était-il parti, qu’aussitôt,
Vertigineusement rapide,
Je les assaillis sans couteau.

Sur leurs trois cous je vins m’abattre,
Horriblement je les sanglai ;
Ils se tordirent comme quatre,
Mais en vain : je les étranglai !

Alors du poitrail de la vieille
J’arrachai mon eustache, et fou,
Pris d’une rage sans pareille,
Je les frappai sans savoir où.

Je frappais, comme un boucher ivre,
À tour de bras, m’éclaboussant,
Moi, le froid manieur de cuivre,
De lambeaux de chair et de sang !

Mon couteau siffla dans leurs râles,
Et mon pesant pic de goujat
Défigura ces faces pâles
Où le sang se caillait déjà,

Puis, sous le ciel, au clair de lune,
Avec mes outils ébréchés,
Je fis sauter, l'une après l'une,
Les cervelles des six hachés !

C’était si mou sous ma semelle
Que j’en fus écœuré : j’enfouis,
Morts ou non, tassés, pêle-mêle,
Ces malheureux, et je m’enfuis !


V

Enfin ! Je les tenais, les sommes !
Tous les huit, morts ! C’était parfait !
J’allais vivre, estimé des hommes,
Avec le gain de mon forfait.

Eh bien, non ! Satan mon compère
M’a lâchement abandonné.
Je rêvais l’avenir prospère :
Je vais être guillotiné.

J’allais jeter blouse et casquette,
Je voulais être comme il faut !
Demain matin, à la Roquette,
On me rase pour l'échafaud.

Je me drapais dans le mystère
Avec mon or et mes papiers :
Dans vingt-quatre heures, l'on m’enterre
Avec ma tête entre mes pieds.

Eh bien, soit ! À la rouge Veuve
Mon cou va donner un banquet ;
Mon sang va couler comme un fleuve,
Dans l’abominable baquet ;

Qu’importe ! Jusqu’à leur machine,
J’irai crâne, sans tombereau ;
Mais avant de plier l’échine,
Je mordrai la main du bourreau !

Et maintenant, croulez, ténèbres !
Troppmann en ricanant se dit
Que parmi les tueurs célèbres,
Lui seul sera le grand maudit !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Pluie

Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre,
Mon cœur est morfondu comme le passereau.
Que faire ? encor fumer ? j’ai fumé déjà trop ;
Lire ? je vais bâiller dès le premier chapitre.

En vain tous mes bouquins m’appellent, pas un titre
Ne m’allèche. Oh ! le spleen, implacable bourreau !
Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre,
Mon cœur est morfondu comme le passereau.

Et, miné par l’ennui rongeur comme le nitre,
Je m’accoude en grinçant devant mon vieux bureau ;
Mais ma plume se cabre et refuse le trot,
Si bien que je m’endors le nez sur mon pupitre,
Par ce temps pluvieux qui fait pleurer ma vitre.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Boucher

Tiens ? t’es donc plus boucher ? dit la vieille au gros homme
Qui venait de vendre son fonds,
Et lui répondit grave, avec un air profond :
« Non ! et j’vas vous raconter comme :

Ah ! l’ métier était bon ! Mes viandes ?
Vous savez si ça s’débitait !
Tell’ment partout on m’réputait
Que j’pouvais pas fournir aux d’mandes.

C’est moi-mêm’ qu’abattais les bêtes
Promis’ aux crochets d’mon étal,
Et j’vous crevais comme un brutal
Les cous, les poitrails et les têtes.

Si j’suis si gros, q’ça m’gên’ quand j’bouge,
Si j’ai l’teint si frais, l’corps si gras,
C’est q’par le nez, la bouch’, les bras,
Tout l’temps j’pompais vif du sang rouge.

L’animal ? c’est pas un’ personne...
Que j’me disais ! Pour moi, l’bestiau
C’était qu’un’ chos’, j’trouvais idiot
D’croir’ que ça rêv’ ou q’ça raisonne.

Si ça qui grogn’, qui bêl’, qui beugle,
À l’abattoir s’tenait pas bien,
J’cognais d’sus, ça n’me faisait rien :
J’leur étais aussi sourd qu’aveugle.

D’un coup d’maillet bien à ma pogne
J’défonçais l’crâne d’un vieux bœuf
Comme on cass’ la coquill’ d’un œuf,
Et j’fredonnais pendant ma b’sogne.

À ceux qui, lorsque l’couteau rentre,
S’lamentaient sur l’ouaill’ ou l’cochon,
J’criais : « Ça s’rait plus folichon
D’en avoir un morceau dans l’ventre ! »

Et dans l’trou plein d’sanglante écume
Se r’tournait, creusait mon surin,
Tel qu’un piquet dans un terrain
Où q’l’on veut planter d’la légume.

J’étais ben boucher par nature !
Dam’ ! Le coup d’mass’ ? ça m’connaissait ;
Et quand mon vieux couteau dép’çait
I’ savait trouver la jointure.

Oui ! j’avais la main réussie
Pour mettre un bœuf en quatr’ morceaux ;
Vit’ se rompaient les plus gros os
Ousque j’faisais grincer ma scie.

Pour détailler d’la viand’ qui caille
J’aurais pas craint les plus adroits :
Tous mes coups d’coup’ret, toujours droits,
R’tombaient dans la première entaille.

Jusqu’à c’beau jour d’ensorcell’rie
Où v’allez savoir c’qui m’advint,
Je m’saoulais d’sang tout comm’ de vin
Et j’m’acharnais à la tuerie.

Donc, un’ fois, on m’amène un’ vache
Ben qu’âgée encor forte en lait,
Noire et blanche, et voilà qu’em’ plaît,
Que j’la conserve et que j m’yattache.

J’la soignais si tell’ment la vieille
Que m’voir la faisait s’déranger
D’ses song’ et mêm’ de son manger,
Qu’elle en dod’linait des oreilles ;

Quand em’rencontrait, tout’ follette,
Ben vite, elle obliquait d’son ch’min
Pour venir me râper la main
Avec sa lang’ bleue et violette ;

Mes aut’ vach’ en étaient jalouses
Lorsque mes ongl’ y grattaient l’flanc
Ou qu’ent’ ses corn’ noir’ au bout blanc
J’y chatouillais l’front sur les p’louses.

Mais un jour, un’ mauvaise affaire
Veut qu’ell’ tombe, y voyant pas fin,
À pic, sus l’talus d’un ravin,
Et qu’es’ casse un’ patt’ ! Quoi en faire ?...

Ell’ pouvait ben marcher sur quatre
Mais sur trois... yavait plus moyen !
Mêm’ pour elle, il le fallait ben ;
Ell’ souffrait : valait mieux l’abattre !

Pour vous en finir, je l’emmène...
J’avais renvoyé ceux d’chez nous.
Mais, v’là qu’ell’ tomb’ sur les deux g’noux,
Avec des yeux d’figure humaine.

Bon Dieu ! j’prends mon maillet sur l’heure,
J’vis’ mon coup, et j’allais l’lâcher...
Quand j’vois la vach’ qui vient m’lécher
En mêm’ temps q’ses deux gros yeux pleurent.

L’maillet fut bentôt sur la table,
J’app’lai tous mes gens et j’leur dis :
Faut pas la tuer ! j’serions maudits !
Et j’fus la r’conduire à l’étable.

La vache ? un r’bou’teux l’a guérie.
À la maison j’yai fait un sort,
Elle y mourra de sa bonn’ mort,
Et, moi, j’f’rai plus jamais d’bouch’rie. »

— La vieille dit : « Vlà c’que ça prouve :
C’est q’chez l’âm’ des plus cruell’ gens,
Dans les métiers les plus méchants,
Tôt ou tard la pitié se r’trouve.

Crois-moi ! c’te chos’ ? tu n’l’as pas vue,
Quand mêm’ que tu peux l’certifier.
C’est ton bon cœur qui fut l’sorcier,
C’est lui qui t’donna la berlue.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Meneur de loups

Je venais de franchir la barrière isolée,
Et la stupeur nocturne allait toujours croissant
Du ravin tortueux à la tour écroulée,
Quand soudain j’entendis un bruit rauque et perçant.
J’étais déjà bien loin de toute métairie,
Dans un creux surplombé par une croix pourrie
Dont les vieux bras semblaient prédire le destin :
Aussi, la peur, avec son frisson clandestin,
Me surprit et me tint brusquement en alerte,
Car à cent pas de moi, là, j’en étais certain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Il approchait, guidant sa bande ensorcelée
Que fascinait à peine un charme tout puissant,
Et qui, pleine de faim, lasse, maigre et pelée,
Compacte autour de lui, trottinait en grinçant.
Elle montrait, avec une sourde furie,
Ses formidables crocs qui rêvaient la tuerie,
Et ses yeux qui luisaient comme un feu mal éteint ;
Cependant que toujours de plus en plus distinct,
Grave, laissant flotter sa limousine ouverte,
Et coupant l’air froidi de son fouet serpentin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Le chat-huant jetait sa plainte miaulée,
Et de mauvais soupirs passaient en gémissant,
Quand, roide comme un mort devant son mausolée,
Il s’en vint près d’un roc hideux et grimaçant.
Tous accroupis en rond sur la brande flétrie,
Les fauves regardaient d’un air de songerie
Courir les reflets blancs d’une lune d’étain ;
Et debout, surgissant au milieu d’eux, le teint
Livide, l’œil brûlé d’un flamboiement inerte,
Spectre encapuchonné comme un bénédictin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Mais voilà que du fond de la triste vallée
Une jument perdue accourt en hennissant,
Baveuse, les crins droits, fumante, échevelée,
Et se rue au travers du troupeau rêvassant.
Prompts comme l’éclair, tous, ivres de barbarie
Ne firent qu’un seul bond sur la bête ahurie.
Horreur ! Sous ce beau ciel de nacre et de satin,
Ils mangeaient la cervelle et fouillaient l’intestin
De la pauvre jument qu’ils avaient recouverte ;
Et pour les animer à leur affreux festin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

En vain, rampant au bas de la croix désolée,
Je sentais mes cheveux blanchir en se dressant,
Et la voix défaillir dans ma gorge étranglée :
J’avais bu ce spectacle atroce et saisissant.
Puis, après un moment de cette boucherie
Aveugle, à bout de rage et de gloutonnerie,
Repu, léchant son poil que le sang avait teint,
Tout le troupeau quitta son informe butin,
Et quand il disparut louche et d’un pas alerte,
Plein de hâte, aux premiers rougeoiements du matin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.


ENVOI

Monarque du Grand Art, paroxyste et hautain,
Apprends que si parfois à l’heure du Lutin,
J’ai craint de m’avancer sur la lande déserte,
C’est que pour mon oreille, à l’horizon lointain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Corbeau

Vers le sombre minuit, tandis que fatigué
J’étais à méditer sur maint volume rare
Pour tout autre que moi dans l’oubli relégué,
Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,
Il se fit tout à coup comme un tapotement
De quelqu’un qui viendrait frapper tout doucement
Chez moi. Je dis alors, bâillant, d’une voix morte :
« C’est quelque visiteur – oui – qui frappe à ma porte :
C’est cela seul et rien de plus ! »

Ah ! très distinctement je m’en souviens ! c’était
Par un âpre décembre – au fond du foyer pâle,
Chaque braise à son tour lentement s’émiettait,
En brodant le plancher du reflet de son râle.
Avide du matin, le regard indécis,
J’avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,
Ma tristesse pour l’ange enfui dans le mystère,
Que l’on nomme là-haut Lenore, et que sur terre
On ne nommera jamais plus !

Et les rideaux pourprés sortaient de la torpeur,
Et leur soyeuse voix si triste et si menue
Me faisait tressaillir, m’emplissait d’une peur
Fantastique et pour moi jusqu’alors inconnue :
Si bien que pour calmer enfin le battement
De mon cœur, je redis debout : « Évidemment
C’est quelqu’un attardé qui, par ce noir décembre,
Est venu frapper à la porte de ma chambre ;
C’est cela même et rien de plus. »

Pourtant, je me remis bientôt de mon émoi,
Et sans temporiser : « Monsieur, dis-je, ou madame,
Madame ou bien monsieur, de grâce, excusez-moi
De vous laisser ainsi dehors, mais, sur mon âme,
Je sommeillais, et vous, vous avez tapoté
Si doucement à ma porte, qu’en vérité
À peine était-ce un bruit humain que l’on entende ! »
Et cela dit, j’ouvris la porte toute grande :
Les ténèbres et rien de plus !

Longuement à pleins yeux, je restai là, scrutant
Les ténèbres ! rêvant des rêves qu’aucun homme
N’osa jamais rêver ! stupéfait, hésitant,
Confondu et béant d’angoisse – mais, en somme,
Pas un bruit ne troubla le silence enchanté
Et rien ne frissonna dans l’immobilité ;
Un seul nom fut soufflé par une voix : « Lenore ! »
C’était ma propre voix ! – l’écho, plus bas encore,
Redit ce mot et rien de plus !

Je rentrai dans ma chambre à pas lents, et, tandis
Que mon âme, au milieu d’un flamboyant vertige,
Se sentait défaillir et rouler, – j’entendis
Un second coup plus fort que le premier. – Tiens ! dis-je,
On cogne à mon volet ! Diable ! je vais y voir !
Qu’est-ce que mon volet pourrait donc bien avoir ?
Car il a quelque chose ! allons à la fenêtre
Et sachons, sans trembler, ce que cela peut être !
C’est la rafale et rien de plus !

Lors, j’ouvris la fenêtre et voilà qu’à grand bruit,
Un corbeau de la plus merveilleuse apparence
Entra, majestueux et noir comme la nuit.
Il ne s’arrêta pas, mais plein d’irrévérence
Brusque, d’un air de lord ou de lady, s’en vint
S’abattre et se percher sur le buste divin
De Pallas, sur le buste à couleur pâle, en sorte
Qu’il se jucha tout juste au-dessus de ma porte…
Il s’installa, puis rien de plus !

Et comme il induisait mon pauvre cœur amer
À sourire, l’oiseau de si mauvais augure,
Par l’âpre gravité de sa pose et par l’air
Profondément rigide empreint sur sa figure,
Alors, me décidant à parler le premier :
« Tu n’es pas un poltron, bien que sans nul cimier
Sur la tête, lui dis-je, ô rôdeur des ténèbres,
Comment t’appelle-t-on sur les rives funèbres ? »
L’oiseau répondit : « Jamais plus ! »

J’admirai qu’il comprît la parole aussi bien
Malgré cette réponse à peine intelligible
Et de peu de secours, car mon esprit convient
Que jamais aucun homme existant et tangible
Ne put voir au-dessus de sa porte un corbeau,
Non, jamais ne put voir une bête, un oiseau,
Par un sombre minuit, dans sa chambre, tout juste
Au-dessus de sa porte installé sur un buste,
Se nommant ainsi : « Jamais plus ! »

Mais ce mot fut le seul que l’oiseau proféra
Comme s’il y versait son âme tout entière,
Puis, sans rien ajouter de plus, il demeura
Inertement figé dans sa raideur altière,
Jusqu’à ce que j’en vinsse à murmurer ceci :
– Comme tant d’autres, lui va me quitter aussi,
Comme mes vieux espoirs que je croyais fidèles,
Vers le matin il va s’enfuir à tire-d’ailes !
L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Sa réponse jetée avec tant d’à-propos
Me fit tressaillir. « C’est tout ce qu’il doit connaître,
Me dis-je, sans nul doute il recueillit ces mots
Chez quelque infortuné, chez quelque pauvre maître
Que le deuil implacable a poursuivi sans frein,
Jusqu’à ce que ses chants n’eussent plus qu’un refrain,
Jusqu’à ce que sa plainte à jamais désolée
Comme un De profondis de sa joie envolée,
Eût pris ce refrain : « Jamais plus ! »

Ainsi je me parlais, mais le grave corbeau,
Induisant derechef tout mon cœur à sourire,
Je roulai vite un siège en face de l’oiseau,
Me demandant ce que tout cela voulait dire.
J’y réfléchis, et, dans mon fauteuil de velours,
Je cherchai ce que cet oiseau des anciens jours
Ce que ce triste oiseau, sombre, augural et maigre,
Voulait me faire entendre en croassant cet aigre
Et lamentable : « Jamais plus ! »

Et j’étais là, plongé dans un rêve obsédant,
Laissant la conjecture en moi filer sa trame,
Mais n’interrogeant plus l’oiseau dont l’œil ardent
Me brûlait maintenant jusques au fond de l’âme,
Je creusais tout cela comme un mauvais dessein,
Béant, la tête sur le velours du coussin,
Ce velours violet caressé par la lampe,
Et que sa tête, à ma Lenore, que sa tempe
Ne pressera plus, jamais plus !

Alors l’air me sembla lourd, parfumé par un
Invisible encensoir que balançaient des anges,
Dont les pas effleuraient le tapis rouge et brun,
Et glissaient avec des bruissements étranges.
Malheureux ! m’écriai-je, il t’arrive du ciel,
Un peu de népenthès pour adoucir ton fiel,
Prends-le donc ce répit qu’un séraphin t’apporte,
Bois ce bon népenthès, oublie enfin la morte !
Le corbeau grinça : « Jamais plus ! »

Prophète de malheur ! oiseau noir ou démon,
Criai-je, que tu sois un messager du diable,
Ou bien que la tempête, ainsi qu’un goémon
T’ait simplement jeté dans ce lieu pitoyable,
Dans ce logis hanté par l’horreur et l’effroi,
Valeureux naufragé, sincèrement, dis-moi,
S’il est, s’il est sur terre un baume de Judée,
Qui puisse encor guérir mon âme corrodée ?
Le corbeau glapit : « Jamais plus ! »

Prophète de malheur, oiseau noir ou démon,
Par ce grand ciel tendu sur nous, sorcier d’ébène,
Par ce Dieu que bénit notre même limon,
Dis à ce malheureux damné chargé de peine,
Si dans le paradis qui ne doit pas cesser,
Oh ! dis-lui s’il pourra quelque jour embrasser
La précieuse enfant que tout son corps adore,
La sainte enfant que les anges nomment Lenore ?
Le corbeau gémit : « Jamais plus ! »

Alors, séparons-nous ! puisqu’il en est ainsi,
Hurlai-je en me dressant ! rentre aux enfers ! replonge
Dans la tempête affreuse ! Oh ! pars ! ne laisse ici,
Pas une seule plume évoquant ton mensonge !
Monstre ! fuis pour toujours mon gîte inviolé,
Désaccroche ton bec de mon cœur désolé !
Va-t-en ! bête maudite, et que ton spectre sorte
Et soit précipité loin, bien loin de ma porte !
Le corbeau râla : « Jamais plus ! »

Et sur le buste austère et pâle de Pallas,
L’immuable corbeau reste installé sans trêve ;
Au-dessus de ma porte il est toujours, hélas !
Et ses yeux sont en tout ceux d’un démon qui rêve ;
Et l’éclair de la lampe, en ricochant sur lui,
Projette sa grande ombre au parquet chaque nuit ;
Et ma pauvre âme, hors du cercle de cette ombre
Qui gît en vacillant – là – sur le plancher sombre,
Ne montera plus, jamais plus !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Vie en Rose

Des yeux qui font baiser les miens,
Un rire qui se perd sur sa bouche,
Voila le portrait sans retouche
De l'homme auquel j'appartiens

Quand il me prend dans ses bras
Il me parle tout bas,
Je vois la vie en rose.

Il me dit des mots d'amour,
Des mots de tous les jours,
Et ca me fait quelque chose.

Il est entre dans mon coeur
Une part de bonheur
Dont je connais la cause.

C'est lui pour moi. Moi pour lui
Dans la vie,
Il me l'a dit, l'a jure pour la vie.

Et des que je l'apercois
Alors je sens en moi
Mon coeur qui bat

Des nuits d'amour a ne plus en finir
Un grand bonheur qui prend sa place
Des enuis des chagrins, des phases
Heureux, heureux a en mourir.

Quand il me prend dans ses bras
Il me parle tout bas,
Je vois la vie en rose.

Il me dit des mots d'amour,
Des mots de tous les jours,
Et ca me fait quelque chose.

Il est entre dans mon coeur
Une part de bonheur
Dont je connais la cause.

C'est toi pour moi. Moi pour toi
Dans la vie,
Il me l'a dit, l'a jure pour la vie.

Et des que je l'apercois
Alors je sens en moi
Mon coeur qui bat

chanson interprété par Edith PiafSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Simona Enache
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Chemin aux merles

Voici que la rosée éparpille ses perles
Qui tremblent sous la brise aux feuilles des buissons.
— Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles !
Car, dans les chemins creux où sifflotent les merles,
Et le long des ruisseaux qui baignent les cressons,
La fraîcheur du matin m’emplit de gais frissons.

Mystérieuse, avec de tout petits frissons,
La rainette aux yeux noirs et ronds comme des perles,
S’éveille dans la flaque, et franchit les cressons,
Pour aller se blottir aux creux des verts buissons,
Et mêler son chant rauque au sifflement des merles.
— Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles !

— Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles
Sous l’arceau de verdure où passent des frissons,
J’ai pour me divertir le bruit que font les merles,
Avec leur voix aiguë égreneuse de perles !
Et de même qu’ils sont les rires des buissons,
La petite grenouille est l’âme des cressons.

La libellule vibre aux pointes des cressons.
— Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles !
Le soleil par degrés attiédit les buissons,
Déjà sur les talus l’herbe a de chauds frissons,
Et les petits cailloux luisent comme des perles ;
La feuillée est alors toute noire de merles !

C’est à qui sifflera le plus parmi les merles !
L’un d’eux, s’aventurant au milieu des cressons,
Bat de l’aile sur l’eau qui s’en égoutte en perles ;
— Vague du spleen, en vain contre moi tu déferles !
Et le petit baigneur fait courir des frissons
Dans la flaque endormie à l’ombre des buissons.

Mais un lent crépuscule embrume les buissons ;
Avec le soir qui vient, le sifflement des merles
Agonise dans l’air plein d’étranges frissons ;
Un souffle humide sort de la mare aux cressons :
O spleen, voici qu’à flots dans mon cœur tu déferles !
Toi, nuit ! tu n’ouvres pas ton vaste écrin de perles !

Pas de perles au ciel ! le long des hauts buissons,
Tu déferles, noyant d’obscurité les merles
Et les cressons ! — Je rentre avec de noirs frissons !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share