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Ô trois et quatre fois malheureuse la terre

Ô trois et quatre fois malheureuse la terre
Dont le prince ne voit que par les yeux d'autrui,
N'entend que par ceux-là qui répondent pour lui,
Aveugle, sourd et muet plus que n'est une pierre !

Tels sont ceux-là, Seigneur, qu'aujourd'hui l'on resserre
Oisifs dedans leur chambre, ainsi qu'en un étui,
Pour durer plus longtemps, et ne sentir l'ennui
Que sent leur pauvre peuple accablé de la guerre.

Ils se paissent enfants de trompes et canons,
De fifres, de tambours, d'enseignes, gonfanons,
Et de voir leur province aux ennemis en proie.

Tel était celui-là, qui du haut d'une tour,
Regardant ondoyer la flamme tout autour,
Pour se donner plaisir chantait le feu de Troie.

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Fuyons, Dilliers, fuyons cette cruelle terre

Fuyons, Dilliers, fuyons cette cruelle terre,
Fuyons ce bord avare et ce peuple inhumain,
Que des dieux irrités la vengeresse main
Ne nous accable encor sous un même tonnerre.

Mars est désenchaîné, le temple de la guerre
Est ouvert à ce coup, le grand prêtre romain
Veut foudroyer là-bas l'hérétique Germain
Et l'Espagnol marran, ennemis de saint Pierre.

On ne voit que soldats, enseignes, gonfanons,
On noit que tambourins, trompettes et canons,
On ne voit que chevaux courant parmi la plaine :

On n'oit plus raisonner que de sang et de feu,
Maintenant on verra, si jamais on l'a veu,
Comment se sauvera la nacelle romaine.

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Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,

Ceux qui sont amoureux, leurs amours chanteront,
Ceux qui aiment l'honneur, chanteront de la gloire,
Ceux qui sont près du roi, publieront sa victoire,
Ceux qui sont courtisans, leurs faveurs vanteront,

Ceux qui aiment les arts, les sciences diront,
Ceux qui sont vertueux, pour tels se feront croire,
Ceux qui aiment le vin, deviseront de boire,
Ceux qui sont de loisir, de fables écriront,

Ceux qui sont médisants, se plairont à médire,
Ceux qui sont moins fâcheux, diront des mots pour rire,
Ceux qui sont plus vaillants, vanteront leur valeur,

Ceux qui se plaisent trop, chanteront leur louange,
Ceux qui veulent flatter, feront d'un diable un ange :
Moi, qui suis malheureux, je plaindrai mon malheur.

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Tels que l'on vit jadis les enfants de la Terre

Tels que l'on vit jadis les enfants de la Terre
Plantés dessus les monts pour écheller les cieux,
Combattre main à main la puissance des dieux,
Et Jupiter contre eux, qui ses foudres desserre :

Puis tout soudainement renversés du tonnerre
Tomber deçà delà ces squadrons furieux,
La Terre gémissante, et le Ciel glorieux
D'avoir à son honneur achevé cette guerre :

Tel encore on a vu par-dessus les humains
Le front audacieux des sept coteaux romains
Lever contre le ciel son orgueilleuse face :

Et tels ores on voit ces champs déshonorés
Regretter leur ruine, et les dieux assurés
Ne craindre plus là-haut si effroyable audace.

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Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré

Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
Et l'une chambre à l'autre également voisine
D'antichambre servir, de salle et de cuisine,
En un petit recoin de dix pieds en carré :

Il fait bon voir autour le palais emmuré,
Et briguer là-dedans cette troupe divine,
L'un par ambition, l'autre par bonne mine,
Et par dépit de l'un être l'autre adoré :

Il fait bon voir dehors toute la ville en armes
Crier : le Pape est fait, donner de faux alarmes,
Saccager un palais : mais plus que tout cela

Fait bon voir, qui de l'un, qui de l'autre se vante,
Qui met pour celui-ci, qui met pour celui-là,
Et pour moins d'un écu dix cardinaux en vente.

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Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines

Ne pense pas, Bouju, que les nymphes latines
Pour couvrir leur traïson d'une humble privauté,
Ni pour masquer leur teint d'une fausse beauté,
Me fassent oublier nos nymphes angevines.

L'angevine douceur, les paroles divines,
L'habit qui ne tient rien de l'impudicité,
La grâce, la jeunesse et la simplicité
Me dégoûtent, Bouju, de ces vieilles Alcines.

Qui les voit par-dehors ne peut rien voir plus beau,
Mais le dedans ressemble au dedans d'un tombeau,
Et si rien entre nous moins honnête se nomme.

O quelle gourmandise ! ô quelle pauvreté !
O quelle horreur de voir leur immondicité !
C'est vraiment de les voir le salut d'un jeune homme.

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A monsieur d'Avanson

Si je n'ai plus la faveur de la Muse,
Et si mes vers se trouvent imparfaits,
Le lieu, le temps, l'âge où je les ai faits,
Et mes ennuis leur serviront d'excuse.

J'étais à Rome au milieu de la guerre,
Sortant déjà de l'âge plus dispos,
A mes travaux cherchant quelque repos,
Non pour louange ou pour faveur acquerre.

Ainsi voit-on celui qui sur la plaine
Pique le boeuf ou travaille au rempart
Se réjouir, et d'un vers fait sans art
S'évertuer au travail de sa peine.

Celui aussi, qui dessus la galère
Fait écumer les flots à l'environ,
Ses tristes chants accorde à l'aviron,
Pour éprouver la rame plus légère.

On dit qu'Achille, en remâchant son ire,
De tels plaisirs soulait s'entretenir,
Pour adoucir le triste souvenir
De sa maîtresse, aux fredons de sa lyre.

Ainsi flattait le regret de la sienne
Perdue, hélas, pour la seconde fois,
Cil qui jadis aux rochers et aux bois
Faisait ouïr sa harpe thracienne.

La Muse ainsi me fait sur ce rivage,
Où je languis banni de ma maison,
Passer l'ennui de la triste saison,
Seule compagne à mon si long voyage.

La Muse seule au milieu des alarmes
Est assurée et ne pâlit de peur :
La Muse seule au milieu du labeur
Flatte la peine et dessèche les larmes.

D'elle je tiens le repos et la vie,
D'elle j'apprends à n'être ambitieux,
D'elle je tiens les saints présents des dieux
Et le mépris de fortune et d'envie.

Aussi sait-elle, ayant dès mon enfance
Toujours guidé le cours de mon plaisir,
Que le devoir, non l'avare désir,
Si longuement me tient loin de la France.

Je voudrais bien (car pour suivre la Muse
J'ai sur mon dos chargé la pauvreté)
Ne m'être au trac des neuf Soeurs arrêté,
Pour aller voir la source de Méduse.

Mais que ferai-je afin d'échapper d'elles ?
Leur chant flatteur a trompé mes esprits,
Et les appas auxquels elles m'ont pris
D'un doux lien ont englué mes ailes.

Non autrement que d'une douce force
D'Ulysse étaient les compagnons liés,
Et sans penser aux travaux oubliés
Aimaient le fruit qui leur servait d'amorce.

Celui qui a de l'amoureux breuvage
Goûté mal sain le poison doux-amer,
Connaît son mal, et contraint de l'aimer,
Suit le lien qui le tient en servage.

Pour ce me plaît la douce poésie,
Et le doux trait par qui je fus blessé :
Dés le berceau la Muse m'a laissé
Cet aiguillon dedans la fantaisie.

Je suis content qu'on appelle folie
De nos esprits la sainte déité,
Mais ce n'est pas sans quelque utilité
Que telle erreur si doucement nous lie.

Elle éblouit les yeux de la pensée
Pour quelquefois ne voir notre malheur,
Et d'un doux charme enchante la douleur
Dont nuit et jour noue âme est offensée.

Ainsi encor la vineuse prêtresse,
Qui de ses cris Ide va remplissant,
Ne sent le coup du thyrse la blessant,
Et je ne sens le malheur qui me presse.

Quelqu'un dira : De quoi servent ces plaintes ?
Comme de l'arbre on voit naître le fruit,
Ainsi les fruits que la douleur produit
Sont les soupirs et les larmes non feintes.

De quelque mal un chacun se lamente,
Mais les moyens de plaindre sont divers :
J'ai, quant à moi, choisi celui des vers
Pour désaigrir l'ennui qui nie tourmente.

Et c'est pourquoi d'une douce satire
Entremêlant les épines aux fleurs,
Pour ne fâcher le monde de nies pleurs,
J'apprête ici le plus souvent à rire.

Or si mes vers méritent qu'on les loue
Ou qu'on les blâme, à vous seul entre tous
Je m'en rapporte ici : car c'est à vous,
A vous, Seigneur, à qui seul je les voue :

Comme celui qui avec la sagesse
Avez conjoint le droit et l'équité,
Et qui portez de toute antiquité
Joint à vertu le titre de noblesse :

Ne dédaignant, confine était la coutume,
Le long habit, lequel vous honorez,
Comme celui qui sage n'ignorez
De combien sert le conseil et la plume.

Ce fut pourquoi ce sage et vaillant prince,
Vous honorant du nom d'ambassadeur,
Sur votre dos déchargea sa grandeur,
Pour la porter en étrange province :

Récompensant d'un état honorable
Votre service, et témoignant assez
Par le loyer de vos travaux passés
Combien lui est tel service agréable.

Qu'autant vous soit agréable mon livre,
Que de bon coeur je le vous offre ici :
Du médisant j'aurai peu de souri
Et serai sûr à tout jamais de vivre.

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La plupart des gens passent leur vie en cherchant toujours quelque chose d'autre, ils traversent l'existence persuadés que leur objectif est fort lointain alors qu'autour d'eux se trouve tout ce dont ils ont besoin pour atteindre leur but.

citation de Fun-ChangSignalez un problèmeDes citations similaires
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Si tu m'en crois, Baïf, tu changeras Parnasse

Si tu m'en crois, Baïf, tu changeras Parnasse
Au palais de Paris, Hélicon au parquet,
Ton laurier en un sac, et ta lyre au caquet
De ceux qui, pour serrer, la main n'ont jamais lasse.

C'est à ce métier-là que les biens on amasse,
Non à celui des vers, où moins y a d'acquêt
Qu'au métier d'un bouffon ou celui d'un naquet.
Fi du plaisir, Baïf, qui sans profit se passe.

Laissons donc, je te prie, ces babillardes soeurs,
Ce causeur Apollon, et ces vaines douceurs,
Qui pour tout leur trésor n'ont que des lauriers verts.

Aux choses de profit, ou celles qui font rire,
Les grands ont aujourd'hui les oreilles de cire,
Mais ils les ont de fer pour écouter les vers.

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Le Bœuf

L’œil injecté de sang, le mufle dans l’eau sale,
Un bœuf, à moitié mort de soif et de chaleur,
Penchait sur le trottoir sa tête colossale
Devant un boucher ivre et sourd à sa douleur.

A la fin, il tomba pesamment sur les pierres,
Et, fracassé, vomit dans sa bave trois dents,
Au milieu des lazzis de hideuses tripières
Voyant en lui déjà des intestins pendants.

Affairés et flâneurs, hommes, enfants et femmes,
Heurtant le pauvre bœuf de leurs rires infâmes,
Absorbaient le peu d’air qu’il tâchait de humer ;

Et dans un café sombre, oblong comme une bière,
Ceux qui fument pour boire et boivent pour fumer
Le regardaient mourir en dégustant leur bière.

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Croissez et multipliez

Ne sortant pas de faire jeûne,
Une fois, le père Lucas,
Sincère, et du fond de son âme,
Disait à ses quatre grands gars,
Tous, de l’aîné jusqu’au plus jeune,
Bien en âge de prendre femme :

« Mes enfants, faut peupler d’son espèc’ ! Ya pas d’trêve !
Faut q’tout c’qui vit engendre ! et qu’toujours s’accroissant,
Les êtr’ les uns aux autr’, sans fin, se r’pass’ leur sang,
Tel’ qu’aux racin’ des arb’ la terr’ coule sa sève.

Tout’ femelle est un champ où l’bon mâle i’ doit s’mer
La grain’ d’humanité qu’est dans l’grenier d’son être :
B’sogn’ douce et ben commod’ ! Puisqu’ y a besoin q’d’aimer,
Et q’sans plaisi’ pour l’homm’, l’enfant pourrait pas naître.

Dans c’champ-là qu’est l’plus nobl’ faut fair’ de beaux sillons,
Q’l’homme y mèn’ la charrue au c’mand’ment d’la nature,
Avec la bell’ chaleur du sang pour aiguillon
D’l’amour qui doit tout l’temps penser à sa culture !

Dans ceux chos’là, faut pas, trop à sa fantaisie,
Écouter les conseils du vice et d’la boisson.
En s’mant, i’ faut toujours songer à la moisson,
Féconder sérieusement l’épous’ qu’on a choisie.

Faut êt’ chaud, mais d’instinct réglé comm’ ceux bêt’ fauves ;
D’êt’ trop paillard ou d’l’êt pas assez… C’est un tort !
Dit’ vous ben qu’vous êt’ vu, quand l’amour joint les corps,
Par le grand oeil d’en haut dont pas un homm’ se sauve.

Dieu merci ! vous n’êt’ pas des poussifs à teint pâle,
Vous avez bonn’ poitrine et fort tempérament,
Vous d’vez donc tous les quat’ faire offic’ de bons mâles,
Accomplir sans tricher vot’ destin d’engross’ment.

Mangez fort ! et fait’-vous du sang, des muscl’, des os !
Buvez ! mais sans jamais perd’ la raison d’un’ ligne ;
Pas trop d’pein’ ! Ceux qui s’us’ au travail sont des sots.
Réglez la sueur du corps ainsi q’le jus d’la vigne !

Comm’ faut q’la femm’ soit pure avec des yeux ardents,
Q’fièr’ dans les bras d’l’époux qui n’cherch’ qu’à la rend’ mère
Ell’ yoffr’ l’instant d’bonheur qui fait claquer ses dents
Pour que leur vie ensemb’ ne soit jamais amère.

Voyez-vous ? l’trôn’ d’un’ femme ? C’est l’lit d’son cher époux.
C’est là q’jeune ell’ pratiq’ l’amour sans badinage,
Et q’vieille ell’ prend, des fois, encore un r’pos ben doux
Au long d’son vieux, après les soucis du ménage.

Là-d’sus buvons un coup ! dans ceux chos’ de l’amour
J’vous souhait’ de pas vous j’ter comme un goret qui s’vautre,
Et que, pour chacun d’vous, l’plus cher désir toujours :
Ça soit d’faire des enfants qui puiss’ en faire d’autres !

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Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos

Dedans le ventre obscur, où jadis fut enclos
Tout cela qui depuis a rempli ce grand vide,
L'air, la terre, et le feu, et l'élément liquide,
Et tout cela qu'Atlas soutient dessus son dos,

Les semences du Tout étaient encore en gros,
Le chaud avec le sec, le froid avec l'humide,
Et l'accord, qui depuis leur imposa la bride,
N'avait encore ouvert la porte du chaos :

Car la guerre en avait la serrure brouillée,
Et la clef en était par l'âge si rouillée
Qu'en vain, pour en sortir, combattait ce grand corps,

Sans la trêve, Seigneur, de la paix messagère,
Qui trouva le secret, et d'une main légère
La paix avec l'amour en fit sortir dehors.

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Les Trois Noyers

Qui les planta là, dans ces flaques,
Au cœur même de ces cloaques ?
Aucun ne le sait, mais on croit
Au surnaturel de l’endroit.

Narguant les ans et les tonnerres,
Les trois grands arbres centenaires
Croissent au plus creux du pays,
Aussi redoutés que haïs.

À leur groupe un effroi s’attache.
Nul n’oserait brandir sa hache
Contre l’un de ces trois noyers
Qu’on appelle les trois sorciers.

Car, si le hasard les rassemble,
Il fait aussi qu’ils se ressemblent :
Ils sont d’aspect énorme et rond,
Jumeaux de la tête et du tronc.

Ils ont la même étrange mousse,
Et le même gui monstre y pousse.
Ils sont également tordus,
Bossués, ridés et fendus.

Et, de tous points, jusqu’au gris marbre
De leur écorce, les trois arbres
Pour les yeux forment en effet
Un trio sinistre parfait.

Par le glacé de leur ombrage
Ils rendent à ce marécage
L’humidité qu’y vont pompant
Leurs grandes racines-serpent.

Au-dessus du jonc et de l’aune
Leur feuillage verdâtre et jaune
Tour à tour fixe et clapotant
Est tout le portrait de l’étang.

On ne voit que le noir plumage
Du seul corbeau dans leur branchage ;
Et c’est le diable, en tapinois,
Qui, tous les ans, cueille leurs noix.

On dit qu’ils ont les facultés,
Les façons de l’humanité,
Qu’ils parlent entre eux, se déplacent,
Qu’ils se rapprochent, s’entrelacent.

On ajoute, même, tout bas,
Qu’on les a vus, du même pas,
Cheminer roides, côte à côte,
Dressant au loin leur taille haute.

Et l’on prétend que leurs crevasses,
Autant d’âpres gueules vivaces,
Ont fait plus d’un repas hideux
Des pâtres égarés près d’eux.

Enfin, tous trois ont leur chouette
Qui, le jour, n’étant pas muette,
Pousse des plaintes de damné
Dès que le ciel s’est charbonné.

Et chacune prédit un sort :
L’une clame la maladie,
Une autre annonce l’agonie,
La troisième chante la mort.

C’est pourquoi, funeste et sacrée,
L’horreur épaissit désormais
Leur solitude. Pour jamais
On se sauve de leur contrée !

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Les trois noyers

Qui les planta là, dans ces flaques,
Au cœur même de ces cloaques ?
Aucun ne le sait, mais on croit
Au surnaturel de l'endroit.

Narguant les ans et les tonnerres,
Les trois grands arbres centenaires
Croissent au plus creux du pays,
Aussi redoutés que haïs.

A leur groupe un effroi s'attache.
Nul n'oserait brandir sa hache
Contre l'un de ces trois noyers
Qu'on appelle les trois sorciers.

Car, si le hasard les rassemble,
Il fait aussi qu'ils se ressemblent :
Ils sont d'aspect énorme et rond,
Jumeaux de la tête et du tronc.

Ils ont la même étrange mousse,
Et le même gui monstre y pousse.
Ils sont également tordus,
Bossués, ridés et fendus.

Et, de tous points, jusqu'au gris marbre
De leur écorce, les trois arbres
Pour les yeux forment en effet
Un trio sinistre parfait.

Par le glacé de leur ombrage
Ils rendent à ce marécage
L'humidité qu'y vont pompant
Leurs grandes racines-serpent.

Au-dessus du jonc et de l'aune
Leur feuillage verdâtre et jaune
Tour à tour fixe et clapotant
Est tout le portrait de l'étang.

On ne voit que le noir plumage
Du seul corbeau dans leur branchage ;
Et c'est le diable, en tapinois,
Qui, tous les ans, cueille leurs noix.

On dit qu'ils ont les facultés,
Les façons de l'humanité,
Qu'ils parlent entre eux, se déplacent,
Qu'ils se rapprochent, s'entrelacent.

On ajoute, même, tout bas,
Qu'on les a vus, du même pas,
Cheminer roides, côte à côte,
Dressant au loin leur taille haute.

Et l'on prétend que leurs crevasses,
Autant d'âpres gueules vivaces,
Ont fait plus d'un repas hideux
Des pâtres égarés près d'eux.

Enfin, tous trois ont leur chouette
Qui, le jour, n'étant pas muette,
Pousse des plaintes de damné
Dès que le ciel s'est charbonné.

Et chacune prédit un sort :
L'une clame la maladie,
Une autre annonce l'agonie,
La troisième chante la mort.

C'est pourquoi, funeste et sacrée,
L'horreur épaissit désormais
Leur solitude. Pour jamais
On se sauve de leur contrée !

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Du mouron pour les p'tits oiseaux

Grand'mère, fillette et garçon
Chantent tour à tour la chanson.
Tous trois s'en vont levant la tête:
La vieille à la jaune binette,
Les enfants aux roses museaux.
Que la voix soit rude ou jolie,
L'air est plein de mélancolie:
Du mouron pour les p'tits oiseaux!

Le mouron vert est ramassé
Dans la haie et dans le fossé.
Au bout de sa tige qui bouge
La fleur bonne est blanche et non rouge.
Il sent la verdure et les eaux;
Il sent les champs et l'azur libre
Où l'alouette vole et vibre.
Du mouron pour les p'tits oiseaux!

C'est ce matin avant le jour
Que la vieille a fait son grand tour.
Elle a marché deux ou trois lieues
Hors du faubourg, dans les banlieues,
Jusqu'à Clamart ou jusqu'à Sceaux.
Elle est bien lasse sous sa hotte !
Et l'on ne vend qu'un sou la botte
Du mouron pour les p'tits oiseaux!

Les petits trouvant le temps long
Traînent en allant leur talon.
La soeur fait la grimace au frère
Qui, sans la voir, pour se distraire,
Trempe ses pieds dans les ruisseaux,
Tandis qu'au cinquième peut-être
On demande par la fenêtre
Du mouron pour les p'tits oiseaux!

Mais la grand'mère a vu cela.
Un sou par-ci, deux sous par-là!
C'est elle encor, la pauvre vieille,
Qui le mieux des trois tend l'oreille,
Et dont les jambes en fuseaux,
Quand à monter quelqu'un l'invite,
Savent apporter le plus vite
Du mouron pour les p'tits oiseaux!

Un sou par-là, deux sous par-ci!
La bonne femme dit merci.
C'est avec les gros sous de cuivre
Que l'on achète de quoi vivre,
Et qu'elle, la peau sur les os,
Peut donner, à l'heure où l'on dîne,
A son bambin, à sa bambine,
Du mouron pour les p'tits oiseaux!

poésie de Jean RichepinSignalez un problèmeDes citations similaires
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Tristesse des bœufs

Voilà ce que me dit en reniflant sa prise
Le bon vieux laboureur, guêtré de toile grise.
Assis sur un des bras de sa charrue, ayant
Le visage en regard du soleil rougeoyant :

« Ces pauv’ bêt’ d’animaux n’comprenn’ pas q’ la parole.
T’nez ! j’avais deux bœufs noirs !... Pour labourer un champ
C’était pas d’ leur causer ; non ! leur fallait du chant
Qui s’ mêle au souffl’ de l’air, aux cris d’ l’oiseau qui vole !

Alors, creusant l’ sillon entr’ buissons, chên’s et viornes,
Vous les voyiez filer, ben lent’ment, dans ceux fonds,
Tels que deux gros lumas, l’un cont’ l’aut’, qui s’en vont
Ayant tiré d’ leu têt’ tout’ la longueur des cornes.

L’ sillon fini, faisant leur demi-rond d’eux-mêmes,
I’s en r’commençaient un auprès, juste à l’endroit :
J’avais qu’à l’ver l’soc qui, rentré doux, r’glissait droit...
Ainsi, toujours pareil, du p’tit jour au soir blême.

C’était du bel ouvrage aussi m’suré q’ leur pas,
Q’ ça soit pour le froment, pour l’avoin’, pour le seigle,
Tous ces sillons étaient jumeaux, droits comme un’ règle,
Et l’écart entr’ chacun comm’ pris par un compas.

Par exempl’, fallait pas, dam’ ! q’ la chanson les quitte !
À preuv’ que quand, des fois, j’ la laissais pour prend’ vent,
I’ s’arrêtaient d’un coup, r’tournaient l’ mufle en bavant,
Et beurmaient tous les deux pour en d’mander la suite.

Mais, c’est pas tout encor, dans l’air de la chanson
I v’laient d’ la même tristesse ayant toujou l’ mêm’ son,
À cell’ du vent et d’ l’arb’ toujou ben accordée.
Mais d’ la gaieté ? jamais i’ n’en voulur’ un brin !

Ça tombait ben pour moi qui chantais mon chagrin.
Ya donc des animaux qu’ont du choix dans l’idée
Et qu’ont l’ naturel trist’ puisque, jamais joyeux,
Dans la couleur des bruits c’est l’noir qu’i’s aim’ le mieux.

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Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles

Doulcin, quand quelquefois je vois ces pauvres filles
Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir,
D'une horrible façon corps et tête mouvoir,
Et faire ce qu'on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je vois les plus forts se retrouver débiles,
Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :
Et quand même j'y vois perdre tout leur savoir
Ceux qui sont en votre art tenus des plus habiles :

Quand effroyablement écrier je les oy,
Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,
Tout le poil me hérisse, et ne sais plus que dire.

Mais quand je vois un moine avecques son latin
Leur tâter haut et bas le ventre et le tétin,
Cette frayeur se passe, et suis contraint de rire.

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Depuis que j'ai laissé mon naturel séjour

Depuis que j'ai laissé mon naturel séjour
Pour venir où le Tibre aux flots tortus ondoie,
Le ciel a vu trois fois par son oblique voie
Recommencer son cours la grand lampe du jour.

Mais j'ai si grand désir de me voir de retour
Que ces trois ans me sont plus qu'un siège de Troie,
Tant me tarde, Morel, que Paris je revoie,
Et tant le ciel pour moi fait lentement son tour.

Il fait son tour si lent, et me semble si morne,
Si morne et si pesant, que le froid Capricorne
Ne m'accourcit les jours, ni le Cancre les nuits.

Voilà, mon cher Morel, combien le temps me dure
Loin de France et de toi, et comment la nature
Fait toute chose longue avecques mes ennuis.

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L'Ancien Soldat

Indépendant d’instinct, d’esprit, d’âme et de fibre
Et rendu toujours plus jugeur sain, penseur libre,
Par son métier rôdant de pêcheur-braconnier,
Le vieil ancien soldat, franc comme son visage,
Évoquait devant moi ce souvenir guerrier
Qu’il concluait ainsi de façon simple et sage :

« Des marécag’ de sang qui s’ fige et qui s’ grumelle
Où q’ l’on voit dans des coins, noirs comm’ du jus d’ fumier,
Avec des bouts d’entraill’ et des éclats d’ cervelle,
Des cadav’ en morceaux et d’autr’ dans leur entier ;

Chefs, soldats, jeun’s et vieux, les géants, les minimes,
Tous en figur’ de cire et barbouillés d’ caillots ;
Des Turcos s’ finissant qui grincent comm’ des limes,
Montrant leur ventr’ qui bâille en perdant ses boyaux ;

Corps d’hussards ench’vêtrés à des cadav’ de zouaves ;
Des pêl’-mêl’ d’homm’ et d’arm’, de bagag’ et d’ fourgons ;
D’ la ch’valin’ roug’ de sang et tout’ mousseus’ de bave,
S’ plaignant, par tas serrés, sous des meul’ de dragons ;

Des cous d’ décapités qui pench’ leur moignon rouge
Sur des énorm’ boulots qu’ont l’air de les railler ;
Des mulets ruant encor sur des blessés qui bougent
En v’lant prendre au hasard des morts pour oreiller ;

Casques pleins d’ terre et d’ sang, de ch’veux et d’ morceaux d’ crâne ;
Tambours crevés, clairons tordus comm’ des serpents ;
Des mourants qui font peur malgré qu’i’s ont l’air crâne
Avec les doigts coupés, l’œil vid’, la cuiss’ qui pend ;

Sous des gross’ mouch’ de viand’ qui s’appell’ et s’ rassemblent,
Verminant leur voltige à tourbillons mêlés,
Des grands monceaux qui r’muent, qui s’ soulèv’, qui tremblent,
D’où sort des voix d’ cavern’, des gémiss’ments râlés :

V’la c’ que j’ai toujours vu sur tous les champs d’ bataille !
Sans parler d’ la puanteur qui m’en donne encor froid...
Et des band’ de corbeaux qui s’ gorgent les entrailles
De tout c’ mond’ pourrissant par le capric’ des rois.

Pour qui réfléchit, sans la politique,
Avec son cœur et sa raison,
Au nom d’ la conscienc’ qui n’ pratique
Q’ la bonn’ justice en tout’ saison,

L’ pourquoi d’ la guerre, allez ! c’est un sacré problème.
Ces gens là m’en veul’t’-i’ ? Null’ment.
Moi j’ leur en veux pas pareill’ment :
Ça n’ fait rien ! on doit s’ batt’ quand même.

J’ m’ai dit : « D’où q’ vienn’ l’attaq’ ? la v’là ! faut ben s’ défendre.
Mais, toujours en avant j’ai marché sans comprendre.
J’ai fait mon d’voir, soumis aux chefs comme au danger ;
Tel qu’on l’ faisait cont’ moi, j’ai tiré, j’ai chargé ;
D’ mes yeux clairs, dans c’ temps-là, qu’avaient la voyanc’ nette,
À ceux homm’ étrangers j’ leur ai pointé l’ trépas.
Mais, j’ m’excusais d’ mes meurt’ en r’grettant d’avoir pas
Au droit d’ mon coup d’ fusil, face à ma baïonnette,
En plac’ de ceux victim’ innocent’, tous les m’neurs
Coupab’ d’occasionner d’aussi sanglant’s horreurs,
Seuls auteurs responsab’ si des milliers d’ pauv’s êtres
D’ loin ou d’ près, corps à corps, s’assassin’ sans s’ connaître,
Tandis qu’eux aut’s, la caus’ de tant d’ massac’ et d’ morts,
Meur’ dans leur lit sans mal, et, qui sait ? p’t-êt’ sans r’mords !

Par tous les parents, dans tous les pays,
La guerre est maudite autant que j’ l’ haïs.
Consultez donc les sœurs, les épouses, les mères,
Et vous verrez q’yaura plus d’ guerres.
Ou, si c’est vrai q’ les homm’ peuv’ pas s’en empêcher,
Q’ les bataill’ sont pour eux un besoin d’ leur engeance,
Qu’i’s élèv’ leur famill’, froid’ment, sans s’y attacher,
Puisqu’au carnag’ la fleur en est promis’ d’avance !

Mais, ça n’ m’est pas prouvé du tout
Q’ les gens civilisés s’ batt’ pa’c’que c’est d’ leur goût,
Pour voler chez l’ voisin ou par c’te drôl’ d’idée
Q’ l’humanité pouss’ trop, q’ faut qu’ell’ soit émondée,
Maint’nue en équilib’, juste ent’ le trop et l’ guère,
Par les sécateurs de la guerre.
Comm’ si, pour tous les homm’, sur terr’ y avait pas d’ quoi
Aller et v’nir, s’ bâtir un toit,
Boire et manger à son envie ;
Comm’ si, les défunts balançant
Toujours à peu près les naissants,
La mort tout’ naturell’ ne m’surait pas la vie.

J’ croirais plutôt, depuis des siècl’ déjà
Où tant d’ mond’ partout s’égorgea,
Q’ les gens pris un par un qu’on s’rait v’nu consulter
Auraient dit : « J’ veux la paix ! » sans trop longtemps s’ tâter,
Et q’ chacun dans leurs plain’, dans leurs montagn’, leurs îles,
Les peupl’ n’auraient d’mandé qu’à rester ben tranquilles.

C’est beau d’ mourir pour la patrie !
Mais ça c’ s’rait plus beau, ces tueries
Un’ bonn’ fois faisant place à la fraternité,
D’ mourir pour tout’ l’humanité,
Tué, non par ses semblab’, mais par l’hasard des choses
Qui s’ dout’ pas, ell’ au moins, des morts dont ell’ sont cause !
Allons ! j’ souhait’ qu’enfin libr’ et ben à l’unisson,
D’ l’un à l’aut’, tous les peupl’ pens’ comm’ moi cont’ la guerre,
Qu’en fait d’ coup’, de massacr’ et d’ gis’ments sur la terre
I’ n’yait plus q’ ceux des foins, des arb’ et des moissons !

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Le Sourd

Le braconnier ayant lu sur sa vieille ardoise
Que je lui demandais son histoire, sourit,
Et, dans son clair regard me dardant son esprit,
Ainsi parla, de voix bonhomique et narquoise :

« C’que j’vas vous dir’ c’est pas au mensong’ que j’l’emprunte !
J’suis sourd, mais si tell’ment que j’n’entends pas, ma foi
Partir mon coup d’fusil — ben q’pourtant j’eus aut’fois
L’oreille aussi vivant’ qu’elle est maint’nant défunte.

Ça m’est v’nu, ya dans les vingt-cinq ans, d’la morsure
D’un’ vipèr’ qui, sans doute, avait des mauvais v’nins.
Tant pis ! j’ai pas jamais consulté les méd’cins,
Bon’ment j’ai gardé l’mal q’m’avait fait la Nature.

Eh ben ! ça m’est égal, j’n’en ai ni désolance,
Ni gêne, et vous allez en savoir la raison :
Oui ! m’semb’ qui m’reste encore un peu d’entendaison,
Que j’suis pas, tant qu’on l’croit, enterré dans l’silence.

Moi qui, d’fait, n’entend rien, q’ça criaille ou q’ça beugle !
On dit q’chez les aveugl’, homm’ ou femm’, jeun’s ou vieux,
L’astuce de l’oreill’ répar’ la mort des yeux...
Voyez c’que c’est ! chez moi c’est au r’bours des aveugles !

Tout l’vif du sang, d’l’esprit, tout’ l’âme de mes moelles,
La crèm’ de ma prudence et l’finfin d’mon jug’ment,
La fleur de mon adress’, d’ma rus’, de mon d’vin’ment
Et d’ma patienc’ ? je l’ai dans l’jaun’ de mes prunelles.

C’en est sorcier tell’ment q’j’ai l’œil sûr à toute heure,
Pendant l’jour comme un aigl’, la nuit comme un hibou,
De loin j’peux voir rentrer un grillon dans son trou,
Et ramper sur la mouss’ le filet d’eau qui pleure.

Des gens, l’air naturel et la bouch’ pas pincée,
Médis’ de moi ? je l’sens avec mes deux quinquets,
Et, quand j’les r’garde, alors, ils sont comm’ tout inqu’ets
D’mon sourir’ qui leur dit que j’connais leur pensée.

La soupçonn’rie, es’pas ? C’est un’ bonn’ conseillère,
Q’l’expérienc’ tôt ou tard finit par vous donner,
J’peux donc m’vanter, chaq’fois qu’ell’ me fait m’retourner,
Q’mes yeux qui voient d’côté voient aussi par derrière.

Puis, j’possède un’ mémoir’ qui r’met tout à sa place,
Les chos’ et les personn’ que j’connus étant p’tit,
Où tout c’que mes organ’ d’âme et d’corps ont senti
Parl’ comm’ dans un écho, se mir’ comm’ dans un’ glace.

Donc, les sons q’j’aimais pas, maint’nant j’peux m’en défendre,
N’voulant plus m’en souv’nir i’ sont ben trépassés,
Tandis que ma mémoir’ ramène du passé,
Fait r’musiquer en moi tous ceux q’j’aimais entendre.

Je m’redis couramment dans l’âme et la cervelle
L’gazouillant des ruisseaux, l’croulant des déversoirs,
La plaint’ du rossignol, du crapaud dans les soirs,
L’suret d’la cornemuse et l’nasillant d’la vielle.

I’ m’suffit d’rencontrer d’la bell’ jeunesse folle
Pour que l’éclat d’son rir’ tintinne dans mon cœur,
J’n’ai qu’à voir s’agiter les grands arb’ en langueur
Pour entend’ soupirer l’halein’ du vent qui vole.

T’nez ! à présent, j’suis vieux, j’suis seul, j’n’ai plus personne,
Ma femme est mort’, j’suis veuf... d’une façon, j’le suis pas,
Puisqu’à mon gré, j’écout’ resaboter ses pas,
Et qu’en moi sa voix, tell’ qu’ell’ résonnait, résonne.

Ainsi d’la sort’, j’ai fait de ma surdité queq’chose
Qui dans l’fond du silenc’ me permet d’trier l’bruit,
S’prêtant à mes moments d’bonne humeur ou d’ennui,
S’accommodant à moi quand j’marche ou que j’me r’pose.

Ajoutez q’si j’ai l’œil aussi malin q’l’ajasse,
Mes mains font tout c’que j’veux quand un’ bonn’ fois j’m’y mets,
Et que l’flair de mon nez où l’tabac rentr’ jamais
Pour tout c’qu’a d’la senteur vaut celui du chien d’chasse.

Pour le ravin, la côte et l’mont j’ai l’pied d’la chèvre,
Mes vieux ongl’ sus l’rocher mordent comme un crampon,
Et que j’pêche ou que j’chass’, toujours à moi l’pompon !
J’guign’ la truit’ dans l’bouillon et dans l’fourré j’vois l’lièvre.

Avec ça, l’estomac si bon que j’peux y mettre
D’l’avance ou ben du r’tard, du jeûne ou d’l’excédent,
Et, pour mon dur métier toujours vagabondant,
Des jamb’ qui s’fatig’ pas d’brûler des kilomètres.

Je r’grett’ de pas entend’ les bonn’ parol’ du monde,
Bah ! l’plus souvent yen a tant d’mauvais’ au travers...
Et j’m’en vas braconnant, les étés, les hivers,
Vendant gibier, poisson, à dix lieues à la ronde.

Tel je vis, rendant grâce au sort qui nous gouverne,
De m’laisser comme un r’mède à mon infirmité
L’œil toujours fin, l’souv’nir toujours ressuscité :
Pour la nuit et l’passé les deux meilleur’ lanternes.

Là-d’sus, à vot’ santé ! Voici q’l’ombr’ se fait noire,
Merci d’vot’ honnêt’té. Foi d’sourd — pas comme un pot
Quand j’vous rencontrerai, j’vous lèv’rai mon chapeau
Pour le fameux coup d’vin q’vot’ bon cœur m’a fait boire !

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Les Agonies lentes

On voit sortir, l'été, par les superbes temps,
Les poitrinaires longs, fluets et tremblotants ;
Ils cherchent, l’œil vitreux et noyé de mystère,
Dans une grande allée, un vieux banc solitaire
Et que le soleil cuit dans son embrasement.
Alors, ces malheureux s’assoient avidement,
Et débiles, voûtés, blêmes comme des marbres
Regardent vaguement la verdure des arbres.
Parfois des promeneurs aux regards effrontés
Lorgnent ces parias par le mal hébétés,
Et jamais la pitié, tant que l’examen dure,
N’apparaît sur leur face aussi sotte que dure.
Trop béats pour sentir les deuils et les effrois,
Ils fument devant eux, indifférents et froids,
Et l’odeur du cigare, empoisonnant la brise ;
Cause à ces moribonds une toux qui les brise.
Eux, les martyrisés, eux, les cadavéreux,
Comme ils doivent souffrir de ce contraste affreux
Où la santé publique avec son ironie
Raille leur misérable et cruelle agonie !
Pour eux, dont les poumons flétris dès le berceau
S’en vont, heure par heure et morceau par morceau,
Pas d’éclair consolant qui fende leurs ténèbres !
Puis, ils sont assaillis de présages funèbres,
Ayant en plein midi, par un azur qui bout,
L’hostilité nocturne et louche du hibou :
Un convoi rencontré près d’une basilique ;
Un menuisier blafard, à l’air mélancolique,
Qui transporte un cercueil à peine raboté,
Où déjà le couvercle en dôme est ajusté ;
Un lugubre flâneur que l’âge ride et casse,
Qui se parle à lui-même en traînant sa carcasse
Et qui répond peut-être à quelque vieux remord ;
Une main qui remet des « faire part » de mort ;
Un prêtre en capuchon, comme un jaune trappiste :
Toutes ces visions s'acharnent à leur piste.
Le terme de leur vie, hélas ! va donc échoir !
Ils le savent ! celui qui scrute leur crachoir
En a trop laissé voir sur sa figure fausse,
Pour qu’ils ne songent pas qu’on va creuser leur fosse.

Oh ! j’en ai rencontré plus d’un par les chemins
Qui cachait à moitié sa tête dans ses mains
Devant un corbillard gagnant le cimetière ;
Et j’ai senti pleurer mon âme tout entière !

À quels frissonnements, à quelle intense horreur
Sont voués ces vivants écrasés de terreur,
Quand ils rentrent le soir, au déclin de l’automne,
Dans leur alcôve tiède, ancienne et monotone ?

En proie à la plus sombre hallucination,
Dans un morbide élan d’imagination,
Sous un mal qui les mine et qui les exténue
Osent-ils supposer que leur fin est venue,
Pour assister d’avance à leur enterrement ?
Voient-ils les invités entrer sinistrement
Dans la chambre où leur bière étroite et mal vissée
Souffle la puanteur infecte et condensée ?
Entendent-ils causer les croque-morts tout bas ?
Sentent-ils qu’on soulève et qu’on porte là-bas
Sous les panaches blancs de la lente voiture
Le bois rectangulaire où gît leur pourriture ?
Dans la nef, aux accords d’un orgue nasillard,
Sur le haut catafalque, au milieu d’un brouillard
D’encens, qu’on fait brûler auprès d’eux sur la pierre
Pour combattre l’odeur s’échappant de leur bière,
Entre des cierges gris aux lueurs de falot,
Appelés par des voix qu’étouffe le sanglot
Et pleurés par des chants d’une plainte infinie,
Voient-ils qu’on est au bout de la cérémonie
Mortuaire, et qu’on va les jeter dans le trou ?
L’entrée au cimetière, — un sol visqueux et mou, —
Les enterreurs au bord de la fosse qui s’offre,
Le brusque nœud coulant qu’on passe autour du coffre
Qui s’enfourne et descend comme un seau dans un puits ;
Le heurt mat du cercueil au fond du gouffre, et puis,
À la fin, les cailloux, les pierres et l’argile
Qui frappent à coups sourds leur couvercle fragile,
Tout cela passe-t-il en frissons désolés
Au plus creux de leur âme et de leurs os gelés,
Et dans un soliloque amer et pulmonique,
Ne pouvant maîtriser la suprême panique,
Crient-ils : « Grâce ! » au Destin qui répond : « Non, la Mort. »

Ainsi je songe, et j’offre à vous que le spleen mord,
À vous, pâles martyrs, plus damnés que Tantale,
Ces vers noirs inspirés par la Muse fatale.

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