La page principale | Les derniers ajouts | Liste des auteurs | Citations au hazard | Vote! | Les derniers commentaries | Ajoutez une citation

Les Treize Rêves

L’un des treize viveurs que la tristesse ronge
Ayant dit : « Voyons donc, qui de nous, l’autre nuit,
A fait le plus horrible songe ? »
Chacun parle à son tour et conte ce qui suit :

LE PREMIER
Je rêvais que j’étais pieds liés, bras au dos,
Dans la camisole de force :
Une dame très pâle et coiffée en bandeaux,
Les yeux fixes, la bouche torse,
Me souriait avec langueur
Et m’entrait lentement un stylet dans le cœur.
Je la regardais sans un cri, sans même
Un mouvement ; mais autant qu’elle blême !
Et si je restais là, figé de telle sorte,
C’est que je l’avais vu : « La dame était morte ! »

LE SECOND
Par des tunnels bas, des corridors froids,
Par de longs souterrains étroits,
J’arrivais dans un carrefour.
J’entendais qu’on chauffait le four
Quelque part, ici, là, mais je n’y voyais goutte.
Soudain, je reculais, et ma vue effarée
Brûlait au rouge ardent d’une gueule cintrée…
Puis, la voix de quelqu’un invisible ordonnait
Qu’on me prît… et l’on m’enfournait
Dans le brasier claquant qui pourléchait sa voûte.

LE TROISIÈME
On me guillotinait : l’exécuteur narquois
S’y reprenait à plusieurs fois.
Ce n’était qu’au septième coup
Que ma tête quittait mon cou.
Dans le baquet de son qui lui semblait un gouffre
Elle roulait, elle roulait…
Tandis que son tronc qui la revoulait
Geignait en saignant : « Je souffre, je souffre. »

LE QUATRIÈME
J’entrais dans un palais dont les portes ouvertes
Se refermaient sur moi. Par des salles désertes
J’errais — la puanteur me faisait trébucher ;
L’horreur et le dégoût retenaient mon haleine…
Je le crois bien… Les murs, le plafond, le plancher
N’étaient qu’un grouillement de pourriture humaine !

LE CINQUIÈME
Fléchissant sous l’énorme poids
De je ne sais quelle bête,
J’allais seul, la nuit, par une tempête.
Les objets dans un noir de poix
Avaient fini par se dissoudre.
Tout l’espace n’était qu’une rumeur de foudre ;
Et nul éclair ! rien ! les ténèbres seulement
Précédaient et suivaient l’infini grondement.
Pas de pluie ! aucunes rafales !
Mais un grand cri, par intervalles,
Un grand gémissement, fou, d’un plaintif aigu,
Tel que je n’en ai jamais entendu !…
Comme un chant d’horreur extraordinaire
Accompagné par le tonnerre…

LE SIXIÈME
J’étais très malade — en danger de mort.
Quand même, j’espérais encor,
Ma mère persistant à me crier : « Courage ! »
Au pied du lit, debout, malgré son grand âge.
Je noyais longuement mes regards anxieux
Dans le rassurant de ses yeux.
Enfin, elle venait s’asseoir à mon chevet :
Toujours plus nos regards échangeaient la caresse
De la confiance et de la tendresse.
Brusquement, elle se levait,
M’enlaçait, pareille aux serpents des jungles,
Et m’étouffait avec ses ongles.
Ma mère n’était plus qu’une sorcière folle…
— Qu’à jamais loin de moi ce cauchemar s’envole !…

LE SEPTIÈME
Tiens ! moi, j’avais aussi la démence méchante :
En face d’un grand billot plat
J’aiguisais vite une serpe tranchante
Qui luisait d’un terrible éclat.
Soudain je dis : « Vas-y ! puisque si bien tu flambes ! »
Et, successivement, je me coupai les jambes,
Ensuite, la main gauche ; et, quand je m’éveillai,
Mes dents mordaient encore au moignon droit broyé !

LE HUITIÈME
J’étais dans le caveau d’un immense musée
De cire, et ma vue était médusée
Par des mannequins froids et solennels
Qui représentaient de grands criminels.
Je frissonnais bien, mais je tenais ferme.
Tout à coup, une voix longue criait : « On ferme ! »
Je me précipitais pour sortir, plus d’issue !…
À la voûte, plus de clarté,
Toute la cave était tissue
D’une compacte obscurité.
J’appelais avec violence,
Rien ne répondait qu’un morne silence ;
Et je sentais la solitude en haut,
Dans la salle au-dessus de mon noir cachot.
Alors, se rallumaient les lampes,
Et je voyais — l’effroi m’en glace encor les tempes ! —
Tous ces mannequins s’animer hideux
Pendant que je claquais des dents au milieu d’eux.

LE NEUVIÈME
En chair, en os, j’étais reptile infâme,
Crapaud pelotonné sur le sein d’une femme.
Tout ramassé dans ma laideur,
Immobilisé de lourdeur.
Je ne pouvais bouger de cette place
Où je mettais mon froid de glace.
J’étais si conscient de mon corps odieux
Que des larmes mouillaient le rouge de mes yeux,
Et qu’en moi, par degrés, je sentais s’accroître
Les battements du cœur, des flancs et du goitre.
J’aurais tant voulu, pauvre bête affreuse,
M’en aller de la malheureuse !…
Sa respiration courte, inégalement,
Soulevait mon poids opprimant…
À la fin, elle dit d’une voix chagrine :
« Mais ! qu’est-ce que j’ai donc là, sur la poitrine ? »
Elle alluma — me vit — mourut dans la stupeur,
Après un hurlement de peur.
Et le réveil — horreur qui navre !
Me retrouvait crapaud pleurant sur un cadavre.

LE DIXIÈME
Je perdis l’équilibre au bord glissant d’un puits.
Exprimer ce que j’ai ressenti… Je ne puis.
Ainsi qu’un fil qui se dévide
Je descendais lent dans le vide ;
Sous ma chute le rond du gouffre ténébreux
S’élargissait toujours plus creux ;
Et, comme si toujours d’une nouvelle cime
Je redégringolais dans un nouvel abîme,
Dans l’indéfiniment profond
Je tombais sans toucher le fond.

LE ONZIÈME
Un ennemi Protée, un fantôme changeant
Me poursuivait partout, marchant, volant, nageant !
Je voulais fuir le monstre, ou la bête, ou la morte…
Mes pas restaient figés dans de la colle forte.
Puis, j’étais dans un lit sans rideaux. Tout en face
Pendait juste une immense glace,
Si bien qu’avant le coup j’ai pu voir l’éclair froid
Du couteau qu’une main tenait levé sur moi.

LE DOUZIÈME
Un moutonnement faible, un bombement très vague,
Comme d’une herbe ou d’une vague,
Tout au fond de la chambre attirait mon regard :
Et voici qu’en un jour blafard
Je voyais de dessous une ample couverture
Sortir un énorme serpent
Dont j’allais être la pâture.
Moitié dressé, moitié rampant,
Lent, cauteleux, avec un silence farouche,
Il arrivait jusqu’à ma couche.
Tout vibrant de fluide et la gueule en arrêt,
Le magnétiseur me considérait.
Puis, les crochets dardés en flammettes furtives,
Il sifflait rauque ainsi que les locomotives,
Et j’entendais bientôt craquer mes os
Sous le vissement lisse et froid de ses anneaux.

Et le treizième, enfin, dit d’une voix d’homme ivre :
— Étant mort enterré, je me sentais revivre…
Et je ressuscitais !… Dans l’enclos gazonné
D’où je sortais comme un damné,
Les défunts me criaient, les uns après les autres :
« Non ! tu ne seras plus des nôtres !
« Pour qui s’est lassé d’être, en son ennui béant,
« Au moins le suicide avance le néant !
« Mais, toi, ta vie ayant l’intarissable source,
« Tu n’auras pas cette ressource.
« Tu dois exister désormais
« Pour jamais ! pour jamais !
« Retourne au mal, au deuil, à l’argent, aux amours,
« Pour toujours ! pour toujours !
« Va-t-en lutter, souffrir, penser,
« Sans plus repouvoir trépasser ! »


Il se tut. La parole eut un instant sa trêve.
Puis, les douze premiers unissant, à la fois
Leurs frémissements et leurs voix,
S’écrièrent : « Voilà le plus horrible rêve !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Des citations similaires

La Nuit de novembre

Il faisait aussi clair qu’à trois heures du soir,
Lorsque, las de fumer, de lire et de m’asseoir,
Emportant avec moi le rêve qui m’agite,
J’abandonnai ma chambre et sortis de mon gîte.
Et j’errai. Tout le ciel était si lumineux,
Que les rochers devaient sentir passer en eux
Des caresses de lune et des frissons d’étoiles.
La terrible araignée aux si funèbres toiles
Semblait guetter encor le crépuscule gris,
Car les arbres du clos par l’automne amaigris
Montraient dans la clarté qui glaçait leur écorce
Mainte cime chenue et mainte branche torse.
C’était le jour sans bruit, le jour sans mouvement,
Comme en vécut jadis la Belle au Bois Dormant,
Plutôt fait pour les morts que pour nous autres : l’ombre
Qui devenait l’aurore, à l’heure où tout est sombre.
L’air avait la moiteur exquise du rayon,
Et l’objet dessiné comme par un crayon
Prenait l’aspect diurne, et fluet, long, énorme,
Accusait nettement sa couleur et sa forme.
Et le silence, horrible et douce mort du bruit,
Triomphait-il assez dans ce plein jour de nuit
À l’abri du vent rauque et du passant profane
Sous les scintillements du grand ciel diaphane !
Le froid devenait tiède à force de douceur ;
Et, grisaille des murs, vert des volets, rousseur
Du toit, corde du puits, dents de la girouette,
Là-bas, au fond de clos, une vieille brouette,
À terre çà et là, des bois et des outils,
Toute espèce d’objets, hauts, plats, grands et petits,
Tout, jusqu’au sable fin comme celui des grèves
Se détaillait à l’œil ainsi que dans les rêves.
Alors, que de mystère et que d’étrangeté !
Sans doute, un mauvais sort m’allait être jeté
Par un fantôme blanc rencontré sur ma route ?
Le fait est que jamais plus fantastique voûte
N’illumina la terre à cette heure d’effroi :
Je me voyais si bien que j’avais peur de moi.
Minuit allait sonner dans une demi-heure,
Et toujours pas de vent, pas de source qui pleure,
Rien que l’affreux silence où je n’entendais plus
Que le bruit régulier de mes pas résolus ;
Car, au fond, savourant ma lente inquiétude,
Je voulais m’enfoncer dans une solitude
Effroyable, sans murs, sans huttes, sans chemins,
Vierge de tous regards et de tous pieds humains !
Et j’étais arrivé sur une immense roche
Quand je me rappelai que j’avais dans ma poche
Le bréviaire noir des amants de la Mort,
Cette œuvre qui vous brûle autant qu’elle vous mord,
Que la tombée a dictée et qui paraît écrite
Par la main de Satan, la grande âme proscrite.
Oui, j’avais là sur moi, dans cet endroit désert,
Le Cœur Révélateur, et la Maison Usher,
Ligeia, Bérénice et tant d’autres histoires
Qui font les jours peureux, les nuits évocatoires,
Et qu’on ne lit jamais sans frisson sur la peau.
Oui délice et terreur ! j’avais un Edgar Poe :
Edgar Poe, le sorcier douloureux et macabre
Qui chevauche à son gré la raison qui se cabre.
Seul, tout seul, au milieu du silence inouï,
Avais-je la pâleur d’un homme évanoui
Quand j’ouvris le recueil de sinistres nouvelles
Qui donnent le vertige aux plus mâles cervelles ?
Mes cheveux s’étaient-ils dressés, à ce moment ?
Je ne sais ! Mais mon cœur battait si fortement,
Ma respiration était si haletante,
Que je les entendais tous les deux : oh, l’attente
Du fantôme prévu pendant cette nuit-là !
Et je lus à voix basse Hélène, Morella,
Le Corbeau, le Portrait ovale, Bérénice,
Et, ― que si j’ai mal fait le Très-Haut me punisse ! ―
Je relus le Démon de la Perversité !
Puis, lorsque j’eus fini, je vis à la clarté
Du ciel illuminé comme un plafond magique,
Debout sur une roche un revenant tragique
Drapé dans la guenille horrible du tombeau
Et dont la main sans chair soutenait un corbeau :
Fou, je m’enfuis, criblé par les rayons stellaires,
Et c’est depuis ce temps que j’ai peur des nuits claires !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Chimère

Il avait l’air hagard quand il entra chez moi,
Et c’est avec le geste âpre, la face ocreuse,
L’œil démesurément ouvert, et la voix creuse
Qu’il me fit le récit suivant : Figure-toi

Que j’errais au hasard comme à mon habitude,
Enroulé dans mon spleen ainsi qu’en un linceul,
Ayant l’illusion d’être absolument seul
Au milieu de l’opaque et rauque multitude.

Fils de ma dangereuse imagination,
Mille sujets hideux plus noirs que les ténèbres
Défilaient comme autant de nuages funèbres
Dans mon esprit gorgé d’hallucination.

Peu à peu cependant, maîtrisant la névrose,
J’évoquais dans l’essor de mes rêves câlins
Un fantôme de femme aux mouvements félins
Qui voltigeait, tout blanc sous une gaze rose.

J’ai dû faire l’effet, même aux passants blasés,
D’un fou sur qui l’accès somnambulique tombe,
Ou d’un enterré vif échappé de la tombe,
Tant j’ouvrais fixement mes yeux magnétisés.

Secouant les ennuis qui la tenaient captive
Mon âme tristement planait sur ses recors,
Et je m’affranchissais de mon odieux corps
Pour me vaporiser en brume sensitive :

Soudain, tout près de moi, dans cet instant si cher
Un parfum s’éleva, lourd, sur la brise morte,
Parfum si coloré, d’une strideur si forte,
Que mon âme revint s’atteler à ma chair.

Et sur le boulevard brûlé comme une grève
J’ouvrais des yeux de bœuf qu’on mène à l’abattoir,
Quand je restai cloué béant sur le trottoir :
Je voyais devant moi la femme de mon rêve.

Oh ! c’était bien son air, sa taille de fuseau !
À part la nudité miroitant sous la gaze,
C’était le cher fantôme entrevu dans l’extase
Avec ses ondoîments de couleuvre et d’oiseau.

Certes ! je ne pouvais la voir que par derrière :
Mais, comme elle avait bien la même étrangeté
Que l’autre ! Et je suivis son sillage enchanté,
Dans l’air devenu brun comme un jour de clairière.

Je courais, angoisseux et si loin du réel
Que j’incarnais déjà mon impalpable idole
Dans la belle marcheuse au frisson de gondole
Qui glissait devant moi d’un pas surnaturel.

Et j’allais lui crier dans la cohue infâme,
Frappant et bousculant tout ce peuple haï :
« Je viens te ressaisir, puisque tu m’as jailli
« Du cœur, pour te mêler aux passants ! » quand la Dame

Se retourna soudain : oh ! je vivrais cent ans
Que je verrais toujours cet ambulant squelette !
Véritable portrait de la Mort en toilette,
Vieux monstre féminin que le vice et le temps,

Tous deux, avaient tanné de leurs terribles hâles ;
Tête oblongue sans chair que moulait une peau
Sépulcrale, et dont les paupières de crapaud
Se recroquevillaient sur des prunelles pâles !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Corbeau

Vers le sombre minuit, tandis que fatigué
J’étais à méditer sur maint volume rare
Pour tout autre que moi dans l’oubli relégué,
Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,
Il se fit tout à coup comme un tapotement
De quelqu’un qui viendrait frapper tout doucement
Chez moi. Je dis alors, bâillant, d’une voix morte :
« C’est quelque visiteur – oui – qui frappe à ma porte :
C’est cela seul et rien de plus ! »

Ah ! très distinctement je m’en souviens ! c’était
Par un âpre décembre – au fond du foyer pâle,
Chaque braise à son tour lentement s’émiettait,
En brodant le plancher du reflet de son râle.
Avide du matin, le regard indécis,
J’avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,
Ma tristesse pour l’ange enfui dans le mystère,
Que l’on nomme là-haut Lenore, et que sur terre
On ne nommera jamais plus !

Et les rideaux pourprés sortaient de la torpeur,
Et leur soyeuse voix si triste et si menue
Me faisait tressaillir, m’emplissait d’une peur
Fantastique et pour moi jusqu’alors inconnue :
Si bien que pour calmer enfin le battement
De mon cœur, je redis debout : « Évidemment
C’est quelqu’un attardé qui, par ce noir décembre,
Est venu frapper à la porte de ma chambre ;
C’est cela même et rien de plus. »

Pourtant, je me remis bientôt de mon émoi,
Et sans temporiser : « Monsieur, dis-je, ou madame,
Madame ou bien monsieur, de grâce, excusez-moi
De vous laisser ainsi dehors, mais, sur mon âme,
Je sommeillais, et vous, vous avez tapoté
Si doucement à ma porte, qu’en vérité
À peine était-ce un bruit humain que l’on entende ! »
Et cela dit, j’ouvris la porte toute grande :
Les ténèbres et rien de plus !

Longuement à pleins yeux, je restai là, scrutant
Les ténèbres ! rêvant des rêves qu’aucun homme
N’osa jamais rêver ! stupéfait, hésitant,
Confondu et béant d’angoisse – mais, en somme,
Pas un bruit ne troubla le silence enchanté
Et rien ne frissonna dans l’immobilité ;
Un seul nom fut soufflé par une voix : « Lenore ! »
C’était ma propre voix ! – l’écho, plus bas encore,
Redit ce mot et rien de plus !

Je rentrai dans ma chambre à pas lents, et, tandis
Que mon âme, au milieu d’un flamboyant vertige,
Se sentait défaillir et rouler, – j’entendis
Un second coup plus fort que le premier. – Tiens ! dis-je,
On cogne à mon volet ! Diable ! je vais y voir !
Qu’est-ce que mon volet pourrait donc bien avoir ?
Car il a quelque chose ! allons à la fenêtre
Et sachons, sans trembler, ce que cela peut être !
C’est la rafale et rien de plus !

Lors, j’ouvris la fenêtre et voilà qu’à grand bruit,
Un corbeau de la plus merveilleuse apparence
Entra, majestueux et noir comme la nuit.
Il ne s’arrêta pas, mais plein d’irrévérence
Brusque, d’un air de lord ou de lady, s’en vint
S’abattre et se percher sur le buste divin
De Pallas, sur le buste à couleur pâle, en sorte
Qu’il se jucha tout juste au-dessus de ma porte…
Il s’installa, puis rien de plus !

Et comme il induisait mon pauvre cœur amer
À sourire, l’oiseau de si mauvais augure,
Par l’âpre gravité de sa pose et par l’air
Profondément rigide empreint sur sa figure,
Alors, me décidant à parler le premier :
« Tu n’es pas un poltron, bien que sans nul cimier
Sur la tête, lui dis-je, ô rôdeur des ténèbres,
Comment t’appelle-t-on sur les rives funèbres ? »
L’oiseau répondit : « Jamais plus ! »

J’admirai qu’il comprît la parole aussi bien
Malgré cette réponse à peine intelligible
Et de peu de secours, car mon esprit convient
Que jamais aucun homme existant et tangible
Ne put voir au-dessus de sa porte un corbeau,
Non, jamais ne put voir une bête, un oiseau,
Par un sombre minuit, dans sa chambre, tout juste
Au-dessus de sa porte installé sur un buste,
Se nommant ainsi : « Jamais plus ! »

Mais ce mot fut le seul que l’oiseau proféra
Comme s’il y versait son âme tout entière,
Puis, sans rien ajouter de plus, il demeura
Inertement figé dans sa raideur altière,
Jusqu’à ce que j’en vinsse à murmurer ceci :
– Comme tant d’autres, lui va me quitter aussi,
Comme mes vieux espoirs que je croyais fidèles,
Vers le matin il va s’enfuir à tire-d’ailes !
L’oiseau dit alors : « Jamais plus ! »

Sa réponse jetée avec tant d’à-propos
Me fit tressaillir. « C’est tout ce qu’il doit connaître,
Me dis-je, sans nul doute il recueillit ces mots
Chez quelque infortuné, chez quelque pauvre maître
Que le deuil implacable a poursuivi sans frein,
Jusqu’à ce que ses chants n’eussent plus qu’un refrain,
Jusqu’à ce que sa plainte à jamais désolée
Comme un De profondis de sa joie envolée,
Eût pris ce refrain : « Jamais plus ! »

Ainsi je me parlais, mais le grave corbeau,
Induisant derechef tout mon cœur à sourire,
Je roulai vite un siège en face de l’oiseau,
Me demandant ce que tout cela voulait dire.
J’y réfléchis, et, dans mon fauteuil de velours,
Je cherchai ce que cet oiseau des anciens jours
Ce que ce triste oiseau, sombre, augural et maigre,
Voulait me faire entendre en croassant cet aigre
Et lamentable : « Jamais plus ! »

Et j’étais là, plongé dans un rêve obsédant,
Laissant la conjecture en moi filer sa trame,
Mais n’interrogeant plus l’oiseau dont l’œil ardent
Me brûlait maintenant jusques au fond de l’âme,
Je creusais tout cela comme un mauvais dessein,
Béant, la tête sur le velours du coussin,
Ce velours violet caressé par la lampe,
Et que sa tête, à ma Lenore, que sa tempe
Ne pressera plus, jamais plus !

Alors l’air me sembla lourd, parfumé par un
Invisible encensoir que balançaient des anges,
Dont les pas effleuraient le tapis rouge et brun,
Et glissaient avec des bruissements étranges.
Malheureux ! m’écriai-je, il t’arrive du ciel,
Un peu de népenthès pour adoucir ton fiel,
Prends-le donc ce répit qu’un séraphin t’apporte,
Bois ce bon népenthès, oublie enfin la morte !
Le corbeau grinça : « Jamais plus ! »

Prophète de malheur ! oiseau noir ou démon,
Criai-je, que tu sois un messager du diable,
Ou bien que la tempête, ainsi qu’un goémon
T’ait simplement jeté dans ce lieu pitoyable,
Dans ce logis hanté par l’horreur et l’effroi,
Valeureux naufragé, sincèrement, dis-moi,
S’il est, s’il est sur terre un baume de Judée,
Qui puisse encor guérir mon âme corrodée ?
Le corbeau glapit : « Jamais plus ! »

Prophète de malheur, oiseau noir ou démon,
Par ce grand ciel tendu sur nous, sorcier d’ébène,
Par ce Dieu que bénit notre même limon,
Dis à ce malheureux damné chargé de peine,
Si dans le paradis qui ne doit pas cesser,
Oh ! dis-lui s’il pourra quelque jour embrasser
La précieuse enfant que tout son corps adore,
La sainte enfant que les anges nomment Lenore ?
Le corbeau gémit : « Jamais plus ! »

Alors, séparons-nous ! puisqu’il en est ainsi,
Hurlai-je en me dressant ! rentre aux enfers ! replonge
Dans la tempête affreuse ! Oh ! pars ! ne laisse ici,
Pas une seule plume évoquant ton mensonge !
Monstre ! fuis pour toujours mon gîte inviolé,
Désaccroche ton bec de mon cœur désolé !
Va-t-en ! bête maudite, et que ton spectre sorte
Et soit précipité loin, bien loin de ma porte !
Le corbeau râla : « Jamais plus ! »

Et sur le buste austère et pâle de Pallas,
L’immuable corbeau reste installé sans trêve ;
Au-dessus de ma porte il est toujours, hélas !
Et ses yeux sont en tout ceux d’un démon qui rêve ;
Et l’éclair de la lampe, en ricochant sur lui,
Projette sa grande ombre au parquet chaque nuit ;
Et ma pauvre âme, hors du cercle de cette ombre
Qui gît en vacillant – là – sur le plancher sombre,
Ne montera plus, jamais plus !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

L'Amante macabre

Elle était toute nue assise au clavecin ;
Et tandis qu’au dehors hurlaient les vents farouches
Et que Minuit sonnait comme un vague tocsin,
Ses doigts cadavéreux voltigeaient sur les touches.

Une pâle veilleuse éclairait tristement
La chambre où se passait cette scène tragique,
Et parfois j’entendais un sourd gémissement
Se mêler aux accords de l’instrument magique.

Oh ! magique en effet ! Car il semblait parler
Avec les mille voix d’une immense harmonie,
Si large qu’on eût dit qu’elle devait couler
D’une mer musicale et pleine de génie.

Ma spectrale adorée, atteinte par la mort,
Jouait donc devant moi, livide et violette,
Et ses cheveux si longs, plus noirs que le remord,
Retombaient mollement sur son vivant squelette.

Osseuse nudité chaste dans sa maigreur !
Beauté de poitrinaire aussi triste qu’ardente !
Elle voulait jeter, cet ange de l’Horreur,
Un suprême sanglot dans un suprême andante.

Auprès d’elle une bière en acajou sculpté,
Boîte mince attendant une morte fluette,
Ouvrait sa gueule oblongue avec avidité
Et semblait l’appeler avec sa voix muette.

Sans doute, elle entendait cet appel ténébreux
Qui montait du cercueil digne d’un sanctuaire,
Puisqu’elle y répondit par un chant douloureux
Sinistre et résigné comme un oui mortuaire !

Elle chantait : « Je sors des bras de mon amant.
« Je l’ai presque tué sous mon baiser féroce ;
« Et toute bleue encor de son enlacement,
« J’accompagne mon râle avec un air atroce !

« Depuis longtemps, j’avais acheté mon cercueil :
« Enfin ! Avant une heure, il aura mon cadavre ;
« La Vie est un vaisseau dont le Mal est l’écueil,
« Et pour les torturés la Mort est un doux havre.

« Mon corps sec et chétif vivait de volupté :
« Maintenant, il en meurt, affreusement phtisique ;
« Mais, jusqu’au bout, mon cœur boira l’étrangeté
« Dans ces gouffres nommés Poésie et Musique.

« Vous que j’ai tant aimés, hommes, je vous maudis !
« À vous l’angoisse amère et le creusant marasme !
« Adieu, lit de luxure, Enfer et Paradis,
« Où toujours la souffrance assassinait mon spasme.

« Réjouis-toi, Cercueil, lit formidable et pur
« Au drap de velours noir taché de larmes blanches,
« Car tu vas posséder un cadavre si dur
« Qu’il se consumera sans engluer tes planches.

« Et toi, poète épris du Sombre et du Hideux,
« Râle et meurs ! Un ami te mettra dans la bière,
« Et sachant notre amour, nous couchera tous deux
« Dans le même sépulcre et sous la même pierre.

« Alors, de chauds désirs inconnus aux défunts
« Chatouilleront encor nos carcasses lascives,
« Et nous rapprocherons, grisés d’affreux parfums,
« Nos orbites sans yeux et nos dents sans gencives ! »

Et tandis que ce chant de la fatalité
Jetait sa mélodie horrible et captivante,
Le piano geignait avec tant d’âpreté,
Qu’en l’écoutant, Chopin eût frémi d’épouvante.

Et moi, sur mon lit, blême, écrasé de stupeur,
Mort vivant n’ayant plus que les yeux et l’ouïe,
Je voyais, j’entendais, hérissé par la Peur,
Sans pouvoir dire un mot à cette Ève inouïe.

Et quand son cœur sentit son dernier battement,
Elle vint se coucher dans les planches funèbres ;
Et la veilleuse alors s’éteignit brusquement,
Et je restai plongé dans de lourdes ténèbres.

Puis, envertiginé jusqu’à devenir fou,
Croyant voir des Satans qui gambadaient en cercle,
J’entendis un bruit mat suivi d’un hoquet mou :
Elle avait rendu l’âme en mettant son couvercle !

Et depuis, chaque nuit, ― ô cruel cauchemar !
Quand je grince d’horreur, plus désolé qu’Électre,
Dans l’ombre, je revois la morte au nez camard,
Qui m’envoie un baiser avec sa main de spectre.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Réprouvée

Quelle était donc, ainsi, tout de noir recouverte,
Cette femme, là-bas, d’un si lugubre effet,
En me croisant, m’ayant laissé voir qu’elle avait
Le crâne dans du linge et la figure verte ?...

Mais, verte ! de ce vert végétal, cru, blanc jaune,
Comme un gros masque d’herbe et de feuilles de chou !
Elle avait passé là, d’un pied de caoutchouc,
Sans bruit, avec un air de chercheuse d’aumône.

Je la suivais des yeux, je la suivis des pas ;
Et, quand je fus près d’elle, en tremblant, presque bas,
Dans le son de ma voix mettant toute mon âme ;
« Mais qui donc êtes-vous, lui dis-je, pauvre femme ? »

Alors, parlant de dos, elle me répondit :
« C’que j’suis ? Vous n’savez pas ? eh ben ! j’suis l’êtr’ maudit !
Oh ! l’plus misérable et l’plus triste
Comm’ le plus inr’gardab’ q’existe !
N’ayant rien qu’à s’montrer pour fair’ le désert ;
J’suis la femm’ dont, au moins depuis vingt ans, l’cancer
A mangé p’tit à p’tit la fac’, comme un’ lent’ bête ;
Celle qui traîne après ell’ du dégoût et d’l’effroi,
À qui, s’renfermant vit’, les gens de son endroit
Donn’ du pain en r’tournant la tête !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Tempête obscure

L’orage, après de longs repos,
Ce soir-là, par ses deux suppôts,

La nuée et le vent qui claque,
Se présageait pour l'onde opaque.

Grondante sous le ciel muet,
Par quintes, la mer se ruait ;

Puis, elle se tut, la perfide,
Reprit son niveau brun livide.

Malheur aux coquilles de noix
Alors sur l’élément sournois

D’un plat, d’un silence de planche,
Risquant leur petite aile blanche !

Car, on le sent à l’angoissé,
Au guettant de l’air oppressé,

La paix du gouffre qui se fige
Couve la trame du vertige ;

Si calme en dessus, ses dessous
Cherchent, ramassent leurs courroux,

En effet, soudain l’eau tranquille
Bomba sa face d’encre et d’huile,

Perdit son taciturne intact,
Prit un clapotement compact.

Et voilà qu’à rumeurs funèbres
La tempête emplit les ténèbres.

Mais, pas un éclair zigzaguant :
Rien que l’obscur de l’ouragan !

Ballottée en ce ciel de bistre
La lune folle, errant sinistre,

Comme une morte promenant
Sa lanterne de revenant,

À hideuses lueurs moroses
Éclairait ce drame des choses.

Souffle monstre, outrant sa fureur,
Le vent démesurait l'horreur

Des montagnes d’eau dont les cimes
Pivotaient, croulant en abîmes

Qui, l’un par l’autre chevauchés,
Distordus, engloutis, crachés,

Redressaient leurs masses béantes
En Himalayas tournoyantes,

Spectrales des froids rayons verts
Se multipliant au travers.

Et, toujours, la houle élastique
Réopérait plus frénétique

La métamorphose des flots
Dans des tonnerres de sanglots.

Vint alors tant d’obscurité
Que ce fracas précipité

N’était plus que la plainte immense,
La clameur du vide en démence.

Puis, l’astre blêmissant, terni,
Sombra dans le noir infini

Où son vert-de-gris jaune-soufre
Se convulsait avec le gouffre.

Les vagues par leurs bonds si hauts
Brassaient le ciel dans le chaos ;

Tout tourbillonnait : l’eau, la brume,
La voûte, les airs et l’écume,

Tout : fond, sommet, milieu, côtés
Dans le pêle-mêle emportés !

Tellement que la mer, les nues,
Étaient par degrés devenues

Un même et confus océan
Roulant tout seul dans le Néant.

Et, pour l’œil comme pour l’oreille,
Existait l’affreuse merveille,

L’âme vivait l’illusion
De cette énorme vision,

Tout l'être croyait au mensonge
Du terrible tableau mouvant

Qu’avec l’eau, la lune, et le vent,
La Nuit composait pour le Songe.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Grand Cercueil

Il pleuvasse avec du tonnerre...
Il est déjà tard… quand on voit
Dans le bourg entrer le convoi
De la défunte octogénaire.

La clarté du jour s’est enfuie.
Tristement, la voiture à bœufs
A repris son chemin bourbeux :
Le cercueil attend sous la pluie.

Un lent tintement qui vous glace
Dégoutte morne du clocher :
Voici tout le monde marcher
Vers la grande croix de la place,

Quand il s’approche de la pierre
Pour lever le corps, le curé,
Tout en chantant, reste effaré
Par l’énormité de la bière.

Certe ! avec ses planches massives,
Espèces de forts madriers
Crevassés, noueux, mal taillés,
Qui remplaceraient des solives,

Elle apparaît si gigantesque
En épaisseur, en large, en long,
Si haute, d’un tel poids de plomb,
Qu’à la voir on en frémit presque.

Elle s’étale sans pareille,
D’autant plus démesurément
Qu’elle renferme seulement
Un mince cadavre de vieille.

L’immense couvercle en dos d’âne
A l’air aussi grand que les toits ;
Le drap trop court montre son bois
Roux et jaune comme un vieux crâne.

Et tandis que d’une aigre sorte
Les enfants de chœur vont hurlant,
Le prêtre est là, se rappelant
Les dimensions de la morte.

« Qu’avait-elle ? cinq pieds, à peine !
C’était maigre et gros comme rien !
Un seul corps pour ça qui peut bien
En contenir une douzaine !

En a-t il fallu de la paille !
Aura-t-on dû l’empaqueter
Pour l’empêcher de ballotter
Comme un grain dans une futaille !

Quel menuisier ! ça tient du songe !
Il doit sûrement celui-ci
Avoir le regard qui grossit,
Et dans sa main le mètre allonge ! »

Les porteurs pliant sous leur charge,
En nombre, comme de raison,
Semblent traîner une maison.
Le brancard est bien long et large,

Mais, il est usé ! quoi qu’on dise,
Puisque, hélas ! le monstre ligneux
Croule avec un bruit caverneux,
Juste en pénétrant dans l’église.

C’est un bras du brancard qui casse...
On hisse l’effrayant cercueil
Sur l’estrade — et les chants de deuil
Sont bâclés sous la voûte basse.

Puis, les cloches vont à volées...
À la montée, oh ! que c’est dur
Et long ! — Enfin ! voici le mur
Que dépassent les mausolées.

Le chantre mêle sa voix fausse
Au bruit sourd des pas recueillis.
Debout, s’offre aux yeux ébahis
Le vieux sacristain dans la fosse.

L’ombre vient. Personne ne bouge.
L’homme surmène, haletant,
Ses deux outils où par instant
Le soleil met un reflet rouge

Brusque, le curé l’interpelle :
« Eh bien ! y sommes-nous ? » Et lui
Quitte la fosse avec ennui
En poussant sa pioche et sa pelle.

Le gouffre baille son mystère :
Mais, le cercueil n’y glisse pas.
« Je m’en doutais ! » grogne tout bas
Le sacristain qui rentre en terre.

Il remonte. On reprend la boîte
Qu’on ajuste du mieux qu’on peut.
Mais, il s’en faut toujours un peu :
La tombe est encore trop étroite.

De nouveau, la pioche luisante
Descend l’élargir. Cette fois,
Le cercueil y coule à plein bois
En même temps qu’on l’y présente.

Au bord du trou, qui s’enténèbre.
Un vieux qui tient le goupillon
Émet cette réflexion
En guise d’oraison funèbre :

« Elle a bien mérité sa fosse !
C’est égal ! tout d’même, elle était
Trop p’tit’ quand elle existait
Pour faire une morte aussi grosse ! »

Et, sous sa chape très ancienne,
Haut, solennel, — l’officiant
S’en revient en s’apitoyant
Sur sa défunte paroissienne :

« L’infortune l’a poursuivie !...
« Pauvre cadavre enguignonné !...
« Tout pour elle aura mal tourné,
« Dans la mort comme dans la vie !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Soliloque de Troppman

Enfin débarrassé du père
Et du grand fils, — vœux triomphants !
J’allais donc en certain repaire
Tuer la mère et les enfants !

Je fus les attendre à la gare,
Dans la nuit froide, sans manteau ;
J’avais à la bouche un cigare
Et dans ma poche un long couteau.

Tout entier au plan du massacre,
Si pesé dès qu’il fut éclos,
Je m’étais muni d’un grand fiacre
D’une couleur sombre et bien clos.

Sur les coussins, calme, sans fièvre,
Je me vautrais comme un Sultan ;
Je devais avoir sur la lèvre
Le froid sourire de Satan !

Je sais que plein de convoitise
Je ricanais, tout en songeant
Que pour huit morts, — une bêtise ! —
J’allais avoir beaucoup d’argent.

Je pensais : « Destin ! tu me pousses
« Au forfait le plus inouï ;
« Mais, puisque j’ai d’ignobles pouces
« Et pas de cœur, je réponds : Oui !

« Le train du Nord me les apporte.
« Et moi, l’homme aux projets hideux,
« Mystérieux comme un cloporte,
« Je me voiture au-devant d’eux :

« Pour les saigner comme des bêtes,
« Pour les pétrir, les étrangler,
« Pour fendre et bossuer leurs têtes,
« Sans qu’ils aient le temps de beugler ! »

J’arrivai : la gare était pleine
De bruit et de monde. — À minuit,
Je pourrais combler dans la plaine
Un grand trou bâillant à la nuit !

Je lorgnais des filles charnues,
Froidement, comme un gentleman,
Lorsque soudain des voix connues
S’écrièrent : « Voilà Troppmann ! »

Et tous, la mère et la marmaille
Me couvrirent de baisers gras !
C’était fait ! Ma dernière maille
Se nouait enfin dans leurs bras !


II

Nous roulions ! Pour que mes victimes
Eussent foi dans ma loyauté,
J’abritais mes pensers intimes
Derrière ma loquacité.

Les tout petits dormaient candides
Sur mes genoux, dur matelas.
Je frôlais de mes doigts sordides
Le manche de mon coutelas.

Bercés par de féeriques songes,
Ils dormaient ; et moi, le damné,
Je rassurais par des mensonges
La femme de l’empoisonné.

Lutterait-elle, cette sainte ?
Je l’épiai sournoisement :
— Quelle chance ! Elle était enceinte !
J’eus un joyeux tressaillement.

« Je la tuerai, quoi qu’elle fasse,
Sans trop d’efforts bien essoufflants,
D’un coup de couteau dans la face
Et d’un coup de pied dans les flancs ! »

Puis, mes rêves gaîment féroces
M’emportaient sur les paquebots !
Et le cocher fouettait ses rosses
Qui trottinaient à pleins sabots.


III

La banlieue avait clos ses bouges.
Vers Paris tout au loin brillaient
Des milliers de petits points rouges,
Et parfois les chiens aboyaient.

Les usines abandonnées
Dressaient lugubrement dans l’air
Leurs gigantesques cheminées
Toutes noires sous le ciel clair.

De sa lueur de nacre et d’ambre,
Comme un prodigieux fanal,
La froide lune de septembre
Illuminait ce bourg banal,

Que moi, le vomi des abîmes,
L’ami perfide et venimeux,
Par le plus monstrueux des crimes
J’allais rendre à jamais fameux !

Nous étions rendus ; le champ morne
À deux pas de nous sommeillait ;
Leur vie atteignait donc sa borne !
Et pourtant, j’étais inquiet.

Refuseraient-ils de me suivre,
Avertis par de noirs frissons ?
Le cocher, bien qu’aux trois quarts ivre,
Aurait-il enfin des soupçons ?

Mais non : j’avais l’air doux, en somme.
Et sans terreur, sans cauchemar,
Grillant d’embrasser son cher homme,
La mère descendit du char,

Prit par la main, d’un geste tendre,
Sa fillette et son plus petit,
Dit aux autres de nous attendre,
Les embrassa ; puis, l'on partit.

IV

Elle allait portant sa fillette,
Ses petits bras autour du cou ;
Elle n’était pas inquiète :
Lorsque je bondis tout à coup !

Mon attaque fut si soudaine,
Qu’elle ne vit pas l’assassin :
Je lui piétinai la bedaine
Et je lui tailladai le sein ;

Puis, me ruant sur chaque mioche,
Près de leur mère qui râlait,
Je les couchai d’un coup de pioche :
Plus que trois ! Comme ça filait !

Ils m’attendaient dans la voiture.
« Venez, leur dis-je, me voici ;
Votre mère est à la torture
En vous sachant tout seuls ici. »

Alors, minute solennelle,
Admirablement papelard,
D’une main presque maternelle,
Je mis à chacun un foulard.

À peine le cocher stupide
Était-il parti, qu’aussitôt,
Vertigineusement rapide,
Je les assaillis sans couteau.

Sur leurs trois cous je vins m’abattre,
Horriblement je les sanglai ;
Ils se tordirent comme quatre,
Mais en vain : je les étranglai !

Alors du poitrail de la vieille
J’arrachai mon eustache, et fou,
Pris d’une rage sans pareille,
Je les frappai sans savoir où.

Je frappais, comme un boucher ivre,
À tour de bras, m’éclaboussant,
Moi, le froid manieur de cuivre,
De lambeaux de chair et de sang !

Mon couteau siffla dans leurs râles,
Et mon pesant pic de goujat
Défigura ces faces pâles
Où le sang se caillait déjà,

Puis, sous le ciel, au clair de lune,
Avec mes outils ébréchés,
Je fis sauter, l'une après l'une,
Les cervelles des six hachés !

C’était si mou sous ma semelle
Que j’en fus écœuré : j’enfouis,
Morts ou non, tassés, pêle-mêle,
Ces malheureux, et je m’enfuis !


V

Enfin ! Je les tenais, les sommes !
Tous les huit, morts ! C’était parfait !
J’allais vivre, estimé des hommes,
Avec le gain de mon forfait.

Eh bien, non ! Satan mon compère
M’a lâchement abandonné.
Je rêvais l’avenir prospère :
Je vais être guillotiné.

J’allais jeter blouse et casquette,
Je voulais être comme il faut !
Demain matin, à la Roquette,
On me rase pour l'échafaud.

Je me drapais dans le mystère
Avec mon or et mes papiers :
Dans vingt-quatre heures, l'on m’enterre
Avec ma tête entre mes pieds.

Eh bien, soit ! À la rouge Veuve
Mon cou va donner un banquet ;
Mon sang va couler comme un fleuve,
Dans l’abominable baquet ;

Qu’importe ! Jusqu’à leur machine,
J’irai crâne, sans tombereau ;
Mais avant de plier l’échine,
Je mordrai la main du bourreau !

Et maintenant, croulez, ténèbres !
Troppmann en ricanant se dit
Que parmi les tueurs célèbres,
Lui seul sera le grand maudit !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Buveuse d'absinthe

Elle était toujours enceinte,
Et puis elle avait un air...
Pauvre buveuse d’absinthe !

Elle vivait dans la crainte
De son ignoble partner :
Elle était toujours enceinte.

Par les nuits où le ciel suinte,
Elle couchait en plein air.
Pauvre buveuse d’absinthe !

Ceux que la débauche éreinte
La lorgnaient d’un œil amer :
Elle était toujours enceinte !

Dans Paris, ce labyrinthe
Immense comme la mer,
Pauvre buveuse d’absinthe,

Elle allait, prunelle éteinte,
Rampant aux murs comme un ver...
Elle était toujours enceinte !

Oh ! cette jupe déteinte
Qui se bombait chaque hiver !
Pauvre buveuse d’absinthe !

Sa voix n’était qu’une plainte,
Son estomac qu’un cancer :
Elle était toujours enceinte !

Quelle farouche complainte
Dira son hideux spencer !
Pauvre buveuse d’absinthe !

Je la revois, pauvre Aminte,
Comme si c’était hier :
Elle était toujours enceinte !

Elle effrayait maint et mainte
Rien qu’en tournant sa cuiller ;
Pauvre buveuse d’absinthe !

Quand elle avait une quinte
De toux, — oh ! qu’elle a souffert,
Elle était toujours enceinte ! —

Elle râlait : « Ça m’esquinte !
Je suis déjà dans l’enfer. »
Pauvre buveuse d’absinthe !

Or elle but une pinte
De l’affreux liquide vert :
Elle était toujours enceinte !

Et l’agonie était peinte
Sur son œil à peine ouvert ;
Pauvre buveuse d’absinthe !

Quand son amant dit sans feinte :
« D’débarras, c’en est un fier !
« Elle était toujours enceinte. »
— Pauvre buveuse d’absinthe !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Meneur de loups

Je venais de franchir la barrière isolée,
Et la stupeur nocturne allait toujours croissant
Du ravin tortueux à la tour écroulée,
Quand soudain j’entendis un bruit rauque et perçant.
J’étais déjà bien loin de toute métairie,
Dans un creux surplombé par une croix pourrie
Dont les vieux bras semblaient prédire le destin :
Aussi, la peur, avec son frisson clandestin,
Me surprit et me tint brusquement en alerte,
Car à cent pas de moi, là, j’en étais certain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Il approchait, guidant sa bande ensorcelée
Que fascinait à peine un charme tout puissant,
Et qui, pleine de faim, lasse, maigre et pelée,
Compacte autour de lui, trottinait en grinçant.
Elle montrait, avec une sourde furie,
Ses formidables crocs qui rêvaient la tuerie,
Et ses yeux qui luisaient comme un feu mal éteint ;
Cependant que toujours de plus en plus distinct,
Grave, laissant flotter sa limousine ouverte,
Et coupant l’air froidi de son fouet serpentin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Le chat-huant jetait sa plainte miaulée,
Et de mauvais soupirs passaient en gémissant,
Quand, roide comme un mort devant son mausolée,
Il s’en vint près d’un roc hideux et grimaçant.
Tous accroupis en rond sur la brande flétrie,
Les fauves regardaient d’un air de songerie
Courir les reflets blancs d’une lune d’étain ;
Et debout, surgissant au milieu d’eux, le teint
Livide, l’œil brûlé d’un flamboiement inerte,
Spectre encapuchonné comme un bénédictin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

Mais voilà que du fond de la triste vallée
Une jument perdue accourt en hennissant,
Baveuse, les crins droits, fumante, échevelée,
Et se rue au travers du troupeau rêvassant.
Prompts comme l’éclair, tous, ivres de barbarie
Ne firent qu’un seul bond sur la bête ahurie.
Horreur ! Sous ce beau ciel de nacre et de satin,
Ils mangeaient la cervelle et fouillaient l’intestin
De la pauvre jument qu’ils avaient recouverte ;
Et pour les animer à leur affreux festin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

En vain, rampant au bas de la croix désolée,
Je sentais mes cheveux blanchir en se dressant,
Et la voix défaillir dans ma gorge étranglée :
J’avais bu ce spectacle atroce et saisissant.
Puis, après un moment de cette boucherie
Aveugle, à bout de rage et de gloutonnerie,
Repu, léchant son poil que le sang avait teint,
Tout le troupeau quitta son informe butin,
Et quand il disparut louche et d’un pas alerte,
Plein de hâte, aux premiers rougeoiements du matin,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.


ENVOI

Monarque du Grand Art, paroxyste et hautain,
Apprends que si parfois à l’heure du Lutin,
J’ai craint de m’avancer sur la lande déserte,
C’est que pour mon oreille, à l’horizon lointain,
Le grand meneur de loups sifflait dans la nuit verte.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Jalousie féline

Cependant que juché sur l’un des hauts divans
Le chat jaune poussait de ronronnantes plaintes,
Dans un boudoir gorgé de parfums énervants,

Je veillais la très chère à genoux et mains jointes,
Et mon baiser rôdeur, papillon de ses seins,
Effleurait leurs contours et vibrait à leurs pointes.

Vierges des nourrissons, vampires assassins,
Ils étaient froids et durs comme des pommes vertes
Et plus blancs que le cygne errant sur les bassins.

Voluptueusement elle dormait, et certes,
Jamais femme n’aura, pour mordiller l’amant,
Les dents que laissaient voir ses lèvres entrouvertes.

Très blanche, comme pour un enlinceulement,
Sa robe la couvrait d’un brouillard de guipure,
En sorte que les seins étaient nus seulement.

Et les reflets de l’âtre en livide jaspure
Rampaient sur le divan d’où le chat regardait
Cette gorge d’amour aussi belle qu’impure.

Même dans le sommeil profond elle gardait
Sa morgue ! et telle était sa magique attirance
Qu’irrésistiblement tout mon être y tendait.

Voilà pourquoi je vis avec indifférence
L’œil toujours si câlin du gigantesque chat
Se charger tout à coup de haine et de souffrance

Ô langueur criminelle indigne de rachat !
Je ne pris nulle garde à la jalouse bête,
Quand il aurait fallu que ma main l'écorchât !

En vain, il se tordait les yeux hors de la tête,
En vain, il écumait fou de rage, en grinçant
Comme une girouette au fort de la tempête ;

Je fus aveugle et sourd pour lui ! tout languissant
D’amour et de sommeil, j’accrochais mon extase
À ces deux bouts de seins plus rouges que du sang.

Et je bâillais, râlant je ne sais quelle phrase,
Lorsque soudain je vis le chat jaune vers nous
Ramper lentement comme un crapaud dans la vase.

Oh ! ces poils hérissés ! ces miaulements fous !
— Mais la chambre devint ténébreuse et mouvante,
Puis, plus rien ! et je dus m’endormir à genoux.

Et la paix du cercueil hantait ma chair vivante
Lorsque je fus tiré de ce fatal sommeil
Par un cri surhumain d’horreur et d’épouvante !

Oh ! maudite la lune et maudit le soleil !
Que sous l’homme à jamais la terre se dérobe !
Pourquoi donc pas la mort, plutôt que ce réveil !

— Là, hurlant de douleur, pâle dans une robe
De pourpre, ensanglantant la neige des coussins,
Rachel se débattait sous la bête hydrophobe

Qui miaulait en lui déchiquetant les seins !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Mademoiselle Squelette

Mademoiselle Squelette !
Je la surnommais ainsi :
Elle était si maigrelette !

Elle était de la Villette,
Je la connus à Bercy,
Mademoiselle Squelette.

Très ample était sa toilette,
Pour que son corps fût grossi :
Elle était si maigrelette !

Nez camard, voix aigrelette ;
Mais elle me plut ainsi,
Mademoiselle Squelette.

J’en fis la bizarre emplette.
Ça ne m’a pas réussi,
Elle était si maigrelette !

Elle aimait la côtelette
Rouge, et le vin pur aussi,
Mademoiselle Squelette !

Sa bouche un peu violette
Avait un parfum ranci,
Elle était si maigrelette !

Comme elle était très follette,
Je l’aimai couci-couci,
Mademoiselle Squelette.

Au lit, cette femmelette
Me causa plus d’un souci :
Elle était si maigrelette !

Puis un jour je vis seulette,
L’œil par les pleurs obscurci,
Mademoiselle Squelette,

Cherchant une gouttelette
De sang très peu cramoisi :
Elle était si maigrelette !

Sa phtisie étant complète,
Elle en eut le cœur transi,
Mademoiselle Squelette.

Alors plus d’escarpolette ;
Plus un dimanche à Passy...
Elle était si maigrelette !

Sa figure verdelette
Faisait dire au gens : « Voici
Mademoiselle Squelette ! »

Un soir à l’espagnolette
Elle vint se pendre ici.
Elle était si maigrelette !

Horreur ! Une cordelette
Décapitait sans merci
Mademoiselle Squelette :
Elle était si maigrelette !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Vieux Chaland

Voyez ! j’vis seul dans c’grand moulin
Dont plus jamais l’tic tac résonne ;
J’m’en occup’ plus, n’ayant personne...
Mais c’est l’sort : jamais je n’m’ai plaint.
C’t’existenc’ déserte et si r’cluse
Ent’ la montagne et la forêt
Plaît à mon goût q’aim’ le secret,
Puis, j’ai mon copain sur l’écluse !

Le v’là ! c’est l’grand chaland d’famille.
À présent, ses flancs et sa quille
Sont usés ; l’malheureux bateau,
Malgré que j’le soigne, i’ prend d’l’eau,
Tout ainsi q’moi j’prends d’la faiblesse.
Ah dam’ ! c’est q’d’âg’ nous nous suivons,
Et q’sans r’mèd’ tous deux nous avons
L’mêm’ vilain mal q’est la vieillesse.

Des vrais madriers q’ses traverses !
Et qui n’sont pas prêts d’êt’ rompus.
C’est bâti comme on n’bâtit plus !
Trop bien assis pour que ça verse.
En a-t-i’ employé du chêne
Aussi droit q’long, et pas du m’nu !
C’bateau plat q’j’ai toujou’ connu
Avec sa même énorm’ grand’ chaîne !

Pour nous, maint’nant, le r’pos et l’songe
C’est plus guèr’ que du croupiss’ment.
À séjourner là, fixement,
Lui, l’eau, moi, l’ennui, — ça nous ronge.
Mais, n’ya plus d’force absolument.
Faut s’ménager pour qu’on s’prolonge !
Si j’disais non ! ça s’rait mensonge.
J’somm’ trop vieux pour le navig’ment.

Sûr que non ! c’est pas comme aut’fois,
Du temps q’yavait tant d’truit’ et d’perches,
« Au bateau ! » m’criaient tout’ les voix...
Les pêcheurs étaient à ma r’cherche ;
À tous les instants mes gros doigts
Se r’courbaient, noués sur ma perche.

Malheur ! quel bon chaland c’était !
Vous parlez que c’lui-là flottait
Sans jamais broncher sous la charge !
Toujours ferme à tous les assauts
Des plus grands vents, des plus grand’s eaux,
I’ filait en long comme en large.

Et la nuit, sous la lun’ qui glisse,
Quand, prom’nant mes yeux d’loup-cervier,
J’pêchais tout seul à l’épervier,
Oh ! qu’il était donc bon complice !
Comme i’ manœuvrait son coul’ment,
En douceur d’huil’, silencieus’ment,
Aussi mort que l’onde était lisse !

I’ savait mes façons, c’que c’est !
On aurait dit qu’i’ m’connaissait.
Qu’il avait une âm’ dans sa masse.
À mes souhaits, tout son gros bois
Voguait comm’ s’il avait pas d’poids,
Ou ben rampait comme un’ limace.

Oui ! dans c’temps-là, j’étions solides.
Il avait pas d’mouss’ — moi, pas d’rides.
J’aimions les aventur’ chacun ;
Et tous deux pour le goût d’la nage
Nous étions d’si près voisinage
Q’toujours ensemble on n’faisait qu’un.

Sur l’écluse i’ s’en allait crâne,
J’crois qu’on aurait pu, l’bon Dieu m’damne !
Y fair’ porter toute un’ maison.
En a-t-i’ passé des foisons
D’bœufs, d’chevaux, d’cochons, d’ouaill’ et d’ânes !

I’ charriait pomm’ de terr’, bett’raves,
D’quoi vous en remplir toute un’ cave,
Du blé, du vin, ben d’autr’ encor,
Des madriers, des pierr’, des cosses,
Et puis des baptêm’ et des noces,
Sans compter qu’i’ passait des morts.

Oh ! C’est ben pour ça qu’en moi-même
Autant je l’respecte et je l’aime
Mon pauv’ vieux chaland vermoulu ;
C’est qu’un à un sur la rivière
Il a passé pour le cim’tière
Tous mes gens que je n’verrai plus.

J’ai fait promettre à la commune
À qui j’lég’rai ma petit’ fortune
Q’jusqu’à temps qu’i’ coule au fond d’l’eau,
On l’laiss’ra tranquill’ sous c’bouleau,
Dans sa moisissure et sa rouille.
J’mourrai content pac’que l’lend’main,
Pendant un tout p’tit bout d’chemin,
C’est lui qui port’ra ma dépouille.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Miracle

Sous la pluvieuse lumière,
Dans l’air si glacé, la chaumière,

Non loin d’un marais insalubre,
Est lamentablement lugubre.

Au-dedans, c’est tant de misère
Que d’y penser le cœur se serre !

De chaque solive minée,
Du grand trou de la cheminée

Dont le foyer large est tout vide,
Le froid tombe en un jour livide ;

Et la bise a l’entrée aisée
Par la porte et par la croisée.

Or, dans ce logis où la fièvre
Allume l’œil, verdit la lèvre,

Et fait sonner la toux qui racle,
Il va s’accomplir un miracle :

La femme est accroupie à l’angle
Du mur, près d’un vieux lit de sangle.

Stupéfaite, elle est là qui lorgne
Sa petite fenêtre borgne,

Puis, machinale, elle emmitoufle
Son nourrisson presque sans souffle.

Trois petiots ayant triste mine
Rampent comme de la vermine

Sur une mauvaise paillasse
Dans un coin d’ombre où ça brouillasse.

Et la malheureuse sanglote
Et dit d’une voix qui grelotte,

Comme se parlant dans le songe
Où la réalité la plonge :

« Au moulin je suis retournée...
On m’a refusé la fournée.

Plus de pain ! a-t-elle été courte
Malgré mes jeûnes, cette tourte !

Et plus de lait dans ma mamelle
Pour nourrir l’enfant ! tout s’en mêle. »

Elle pense, elle se consulte,
Délibère. Rien n’en résulte,

Sinon qu’elle voit plus affreuse
Sa détresse qu’elle recreuse.

À la fin, pour la mort elle opte,
Et voici le plan qu’elle adopte :

« Oui, son sort n’étant résoluble
Qu’ainsi, ce soir elle s’affuble

De sa capote berrichonne,
Complètement s’encapuchonne,

Alors, sa petite famille
Dans les bras, vers l’étang qui brille

Elle s’en va, s’avance jusque
Au bord, et puis, un plongeon brusque !... »

Mais, vite, sa raison s’adresse
Aux scrupules de sa tendresse.

« Tes enfants ? c’est plus que ton âme ;
Tu les aimes trop, pauvre femme !

T’ont-ils donc demandé de naître
Tes petits, pour leur ôter l’être ?

Même privés de subsistance
Ils ont le droit à l’existence.

D’ailleurs, aurais-tu le courage
D’accomplir un pareil ouvrage ?

Vois-tu tes douleurs et tes hontes,
Quand il faudrait rendre des comptes

Au père qu’à toutes les heures
Avec tant de regret tu pleures ? »

Elle maudit l’horrible idée
Qui l’avait d’abord obsédée.

Mais la souffrance lui confisque
Son reste de force ! elle risque

De se consumer tant, qu’elle aille
Trop mal, pour soigner sa marmaille,

Mendier ? mais, bien loin, sous le givre,
Les enfants ne pourraient la suivre.

Et personne de connaissance
Pour les garder en son absence !

« Que faire ? si pour eux je vole...
La prison ! j’en deviendrais folle,

Puisqu’elle me serait ravie
Leur présence qui fait ma vie. »

Elle songe, et son corps en tremble...
« Oh ! si nous mourions tous ensemble,

Eux si malades, moi si frêle,
De la bonne mort naturelle ! »

Et voilà qu’elle est exaucée
La prière de sa pensée :

Car, soudain, les trois petits pâles
Poussent à l’unisson trois râles.

Elle aussi le trépas la touche
À l’instant même où sur sa bouche

Son nourrisson expire, en sorte
Qu’elle le baise en étant morte,

Tandis que, vers eux étendues,
Ses deux maigres mains de statue,

Couleur des cierges funéraires,
Semblent bénir les petits frères.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

La Pensée

C’est l’ennemi sournois, mais sûr,
Sphinx intime, cancer obscur,
De ce tas de cendres futur
Appelé l’homme.
Elle fausse tous ses ressorts,
Épuise tous ses réconforts
Et chicane tous ses efforts
Qu’elle consomme.

Sans doute, elle évoque à ses yeux
Maint rêve descendu des cieux
Avec le vol délicieux
De la colombe,
Mais elle nourrit son remord
Et le réveille quand il dort
Par des chuchotements de mort
Et d’outre-tombe.

Hélas ! chacun est l’écheveau
Qu’embrouille au fond de son caveau
Ce vieux spectre toujours nouveau ;
Mauvaise mère
Dont les petits qu’elle a couvés,
Par elle-même dépravés
Deviennent les enfants-trouvés
De la Chimère.

En nous elle plombe et tarit
L’illusion verte qui rit ;
Elle étend sur l’âme et l’esprit
Sa glu chancreuse ;
Puis, sur eux, tirant ses verrous,
Les écrase entre ses écrous,
Et, féroce, y creuse des trous
Qu’elle recreuse.

Sans cesse elle revient au deuil
Comme un flot revient à l’écueil ;
Elle grossit en un clin d’œil
Ce qui nous froisse ;
Tout le jour elle nous a nui,
Et l’implacable dans la nuit
Nous tricote encor de l’ennui
Et de l’angoisse.

Elle glace nos jeux, nos arts
Qui lazzaronaient en lézards,
Nous prédit les mauvais hasards
Des occurrences ;
Et dans la nocturne vapeur
Elle nous invente la Peur
Avec l’éveil ou la stupeur
Des apparences.

Ce comptable sec et retors
Additionne tous nos torts
Et fige dans ses coffres-forts
Toutes nos larmes ;
C’est le maniaque secret
Qui jamais las, jamais distrait,
Tourne la meule du regret
Et des alarmes.

Nous croyons noyer dans le vin
Ce monstre infernal ou divin
Pour qui notre moelle est en vain
Redépensée ;
Le Ciel serait si consolant,
Le corps si pur, l’amour si blanc
Et le cercueil si peu troublant
Sans la pensée !

Mais buvons sans trêve ! Agissons !
Lutte inutile ! nous pensons :
Notre chair a tous les frissons
De la contrainte,
Et malgré notre acharnement
Pour exister physiquement,
Nous retombons dans le tourment
De cette étreinte.

Que l’on veuille croire ou douter,
Elle arrive à nous dérouter,
Et, si parfois, pour nous tenter,
Elle aventure
Un Parce que contre un Pourquoi,
Bien vite elle oppose à la Foi
Le scepticisme qui rit froid
Et qui rature.

Sous le chagrin qu’elle épaissit,
L’enthousiasme se rancit ;
Elle supprime ou raccourcit
La confidence,
Et dans le danger, qu’elle accroît,
Nous fait du courage un adroit
Qui suppute, esquive et ne croit
Qu’à la prudence.

La Justice et la Vérité
Qui nous mènent à la clarté,
Elle les jette de côté,
Et l’on s’embarque
Pour le noir et pour l’incertain
Devant ce douanier hautain
Qui ne laisse passer l’instinct
Qu’avec sa marque.

Elle a le conseil si tortu,
Si captieux et si pointu
Qu’elle suggère à la Vertu
Le goût du crime ;
Et pas un homme n’est vainqueur
De ce terrible épilogueur,
Espèce de crapaud du cœur
Qui nous opprime.

Elle use par l’obsession,
Par la mystification,
Par le fiel et la succion
De sa censure
Le labeur qu’elle a suscité,
Et fournit à l’oisiveté
La vénéneuse activité
De la luxure.

Et quand par elle on est à bout,
Si terminé, si mort à tout,
Qu’on n’a pas même le dégoût
De la souffrance,
Un drap noir croule sur nos jours,
Un drap lourd entre les plus lourds,
Sans croix ni larmes de velours :
L’Indifférence !

Puis elle atteint son but fatal ;
Après un voyage final,
Elle nous prend au fond du Mal
Et nous oublie
Par delà l’horrible cloison
Qui limite notre horizon :
Et c’est la mort de la Raison
Dans la Folie.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Le Lutin

Par un soir d’hiver triste et bien de circonstance,
Un homme encor tout jeune et tout blanc de cheveux,
En ces termes, devant le plus claquant des feux,
Raconta le Lutin nié par l’assistance :

C’est pas à vous autr’, c’est certain !
Fit-il, parlant d’une manière
À la fois nette et singulière
Qu’apparaîtra jamais l’Lutin !

Pour ça, chez eux, par monts, par vaux,
Partageant leur travail, leur trêve,
Témoin d’leur sommeil et d’leur rêve,
Faut tout l’temps vivre avec les ch’vaux !

C’malin cavalier des Enfers
R’cherche l’ravineux d’un’ prairie,
L’retiré d’un’ vieille écurie,
Un’ nuit lourde avec des éclairs.

Moi, si j’ai pu l’voir de mon coin
Comme j’vous vois d’vant c’te ch’minée,
C’est qu’ tout’ les nuits, plus d’une année,
Près d’mes bêt’ j’ai couché dans l’foin.

Voici, soupira l’étranger,
Articulant presque à voix basse,
C’que dans une écurie y s’passe
Quand c’démon-là vient s’y loger.

C’est la plein’ nuit ! L’ciel orageux,
Qui brouille encor sa mauvais’ lune,
N’jette aux carreaux qu’un’ lumièr’ brune
Comm’ cell’ des fonds marécageux.

Vous êt’s là tout seul contr’ vos ch’vaux
Qui dress’ en fac’ de la mangeoire
Leur grand’ form’ rougeâtr’, blanche et noire,
L’jarret coudé sur leurs sabots.

Des fois, des tap’ments d’pieds mordant
L’pavé sec du bout d’leur ferraille,
L’broiement du foin, d’l’herbe ou d’la paille
Sous la meule égale des dents.

Mais, c’est si pareill’ment pareil,
Si toujours tout l’temps la mêm’ chose
Qu’au lieu d’vous fatiguer ça r’pose,
Ça berc’ l’ennui, l’songe et l’sommeil.

À part ça, tout s’tait dans la nuit...
L’vrai silence des araignées
Qui, bien qu’toujours embesognées,
Trouv’ moyen d’travailler sans bruit.

Là donc, au-d’sus — autour de vous,
Vous r’gardez leurs longu’ toil’ qui pendent...
À pein’ si vos oreill’ entendent
L’tonnerre au loin, grondant très doux.

Subit’ment, sans qu’ça s’soit trahi
Par quéqu’ chos’ qui craque ou qui sonne
Entr’ le Lutin !... un’ p’tit’ personne,
Qui pousse un rir’ bref... Hi-hi-hi !

Rien n’s’ouvre au moment qu’i’ paraît :
F’nêtr’, port’, plafond, rien n’se déferme,
Comm’ si l’vent qu’en apport’rait l’germe
L’engendrait là d’un coup d’secret.

Mais, sitôt entré, qu’ça descend
Dans l’écurie une vapeur rouge,
Où peureus’ment les chos’ qui bougent
Ont l’air de trembler dans du sang.

C’est tout nabot — v’lu comme un chien
Et d’une paraissanc’ pas obscure,
Puisqu’on n’perd rien d’sa p’tit’ figure
Qu’est censément fac’ de chrétien.

Toujours, avec son rir’ de vieux,
Il rôde avant de s’mettre à l’œuvre,
Dressant deux cornes en couleuvre
Qui r’luis’ aux flamm’ de ses p’tits yeux.

Brusque, en l’air vous l’voyez marcher...
Sans aile il y vol’ comme un’ chouette...
S’tient sus l’vide après chaqu’ pirouette
Comm’ s’i’ r’tombait sur un plancher.

Et le Lutin fait ses sabbats,
Faut qu’i’ r’gard’ tout, qu’i’ sent’, qu’i’ touche,
Court les murs avec ses pieds d’mouche,
Glisse au plafond la tête en bas.

Maint’nant, au travail ! Comme un fou
Vers les ch’vaux le voilà qui file,
À tous leur nouant à la file
Les poils de la tête et du cou.

Dans ces crins tordus et vrillés
Va comme un éclair sa main grêle,
Dans chaqu’ crinière qu’il emmêle
Il se façonn’ des étriers.

Puis, tel que ceux du genre humain,
L’une après l’autre, i’ mont’ chaqu’ bête,
À ch’val sur l’cou — tout près d’la tête,
En t’nant un’ oreill’ de chaqu’ main.

Alors, i’s’fait un’ grand’ clarté
Au milieu de c’te lumièr’ trouble...
L’mauvais rir’ du Lutin redouble,
Et ça rit de tous les côtés.

Son rir’ parle — on l’entend glapir :
« Hop ! hop ! » Les ch’vaux galop’ sur place,
Mais roid’ comm’ s’ils étaient en glace
Et sans autr’ bruit qu’un grand soupir.

Et tandis qu’une à une, alors,
Leurs gross’ larm’ lourdement s’égrènent...
On voit — les sueurs vous en prennent —
Danser ces ch’vaux qui paraiss’nt morts.

Puis, comm’ c’était v’nu ça s’en va.
L’écurie en mêm’ temps s’rassure :
Tout’ la ch’valin’ remâche en m’sure
Et r’cogn’ du pied sur l’caillou plat.

La s’cond’ fois vous n’êt’s que tremblant...
Mais la premier’, quell’ rude épreuve !...
Moi, ça m’en a vieilli... La preuve ?...
Ma voix basse et mes ch’veux tout blancs !

Ce récit bonhomique et simple en sa féerie
Ne laissa pourtant pas que de jeter un froid ;
Tous, avec un frisson, gagnèrent leur chez soi...
Nul ne fit, ce soir-là, sa ronde à l’écurie !

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Les Dents

Je les revois à des époques reculées
Ces merveilleuses dents, froides, immaculées,
Et qui se conservaient sans toilette ni fard
Dans la virginité blanche du nénufar.
Le fait est que ces dents étaient surnaturelles
À force de blancheur et de clarté cruelles,
Et que dans les recoins les plus fuligineux
Elles avaient encore un reflet lumineux
Comme un éclair lointain, la nuit, dans une plaine ;
Et puis, au frôlement continu d’une haleine
Qui musquait le soupir, la phrase et le baiser,
Elles passaient leur vie à s’aromatiser !
Joignant le plus souvent leurs mignonnes arcades,
Elles rendaient la voix grinçante par saccades
Avec je ne sais quoi d’humide et de siffleur.
Comme dans le calice embaumé de la fleur
On voit luire au matin des perles de rosée,
Ainsi dans cette bouche indolente et rosée
Elles m’apparaissaient, opale et diamant,
Dont mon œil emportait un éblouissement.
Oh ! quand, jolis bijoux des gencives si pures,
Ces petits os carrés, habiles aux coupures,
Plutôt faits pour trancher que pour mâcher, brillaient
Dans l’entre-bâillement des lèvres qui riaient,
Que de fois une envie inquiète et farouche
M’a pris de les humer aussi comme la bouche,
Et d’y faire dormir le chagrin qui me mord !
Ainsi que sur les dents d’une tête de mort,
J’imaginais déjà la rouille de la terre
Sur la mate pâleur de cet émail dentaire ;
Je voyais la mâchoire horrible ricanant
Dans une bière, et puis à la fin s’égrenant.
Elles perdaient parfois leur attitude étrange
Quand elles s’amusaient d’une écorce d’orange,
D’un brin d’herbe ou de fil, d’une paille, d’un fruit,
Ou quand elles faisaient craquer à petit bruit
Les amandes, les noix, les marrons, l’angélique,
Dans un grignotement de souris famélique.
En tout lieu, raffinant le meurtre et le dégât
Elles martyrisaient longuement le nougat,
Massacraient les gâteaux, et lentes et câlines
Se délectaient au goût vanillé des pralines.
Ces quenottes alors prenaient un air mutin
Et s’épanouissaient dans un rire enfantin.
Quand elles miroitaient sans montrer leurs gencives,
Elles étaient toujours funèbres et pensives,
Semblant me dire : « Avance ! » ou me dire : « Va-t’en ! »
Ou bien, dignes d’orner la bouche de Satan,
Comme en arrêt devant une pâture humaine,
Mon pauvre cœur peut-être ! Une couche de haine,
De sarcasme et d’horreur y venait adhérer
Quand elles se mettaient à me considérer,
Ces infernales dents, ces adorable niques
Qui se faisaient un jeu de paraître ironiques,
Dont le regard était morsure, et qui le soir
Avaient le froid sinistre et coupant du rasoir.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Les Cheveux

J’aimais ses cheveux noirs comme des fils de jais
Et toujours parfumés d’une exquise pommade,
Et dans ces lacs d’ébène où parfois je plongeais
S’assoupissait toujours ma luxure nomade.

Une âme, un souffle, un cœur, vivaient dans ces cheveux,
Puisqu’ils étaient songeurs, animés et sensibles.
Moi, le voyant, j’ai lu de bizarres aveux
Dans le miroitement de leurs yeux invisibles.

La voix morte du spectre à travers son linceul,
Le verbe du silence au fond de l’air nocturne,
Ils l’avaient ! voix unique au monde, que moi seul
J’entendais résonner dans mon cœur taciturne.

Avec la clarté blanche et rose de sa peau
Ils contrastaient ainsi que l’aurore avec l’ombre ;
Quand ils flottaient, c’était le funèbre drapeau
Que son spleen arborait à sa figure sombre.

Coupés, en torsions exquises se dressant,
Sorte de végétal ayant l’humaine gloire,
Avec leur aspect fauve étrange et saisissant
Il figuraient à l’œil une mousse très-noire.

Épars, sur les reins nus, aux pieds qu’ils côtoyaient
Ils faisaient vaguement des caresses musquées,
Aux lueurs de la lampe, ardents, ils chatoyaient,
Comme en un clair-obscur l’œil des filles masquées.

Quelquefois, ils avaient de gentils mouvements
Comme ceux des lézards aux flancs d’une rocaille ;
Ils aimaient les rubis, l’or, et les diamants,
Les épingles d’ivoire et les peignes d’écaille.

Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels
J’aiguillonnais en vain ma chair exténuée,
Je les enveloppais de baisers solennels,
Étreignant l’idéal dans leur sombre nuée !…

Des résilles de soie, où leurs anneaux mêlés
S’enroulaient pour dormir ainsi que des vipères,
Ils tombaient d’un seul bond, touffus et crespelés,
Dans les plis des jupons, leurs chuchotants repaires.

Aucun homme avant moi ne les ayant humés,
Ils ne connaissaient pas les débauches sordides ;
Virginalement noirs sous mes regards pâmés
Ils noyaient l’oreiller avec des airs candides.

Quand les brumes d’hiver rendaient les cieux blafards,
Ils s’entassaient grisés par le parfum des fioles,
Mais ils flottaient, l’été, sur les blancs nénuphars,
Au glissement berceur et langoureux des yoles.

Alors, ils préféraient les bluets aux saphirs,
Les roses au corail, et les lys aux opales.
Ils frémissaient au souffle embaumé des zéphyrs,
Simplement couronnés de marguerites pâles !…

Quand parfois ils quittaient le lit, brûlants et las,
Pour venir aspirer la fraîcheur des aurores,
Ils s’épanouissaient au parfum des lilas
Dans un cadre chantant d’oiseaux multicolores.

Et la nuit, s’endormant dans la tiédeur de l’air
Si calme qu’il n’eût pas fait palpiter des toiles,
Il recevaient ravis — du haut du grand ciel clair —
La bénédiction muette des étoiles.

Mais elle pâlissait ; de jour en jour sa chair
Quittait son ossature atome par atome,
Et navré, je voyais son pauvre corps si cher

Prendre insensiblement l’allure d’un fantôme.

Puis, à mesure, hélas ! que mes regards plongeaient
Dans ses yeux qu’éteignait la mort insatiable,
De moments en moments, ses cheveux s’allongeaient,
Entraînant par leur poids sa tête inoubliable.

Et quand elle mourut au fond du vieux manoir,
Ils avaient tant poussé pendant son agonie,
Que j’en enveloppai comme d’un linceul noir
Celle qui m’abreuvait de tendresse infinie !…

Ainsi donc, tes cheveux furent tes assassins.
Leur longueur anormale à la fin t’a tuée ;
Mais, comme aux jours bénis où fleurissaient tes seins,
Dans le fond de mon cœur, je t’ai perpétuée !…

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Nativité

D'aucuns ont un pleur charitable
Pour Jésus né dans une étable.
Je sais un sort plus lamentable

Je sais un enfant ramassé,
Un jour de décembre glacé,
Nu comme un ver, dans un fossé.

Il est nuit. Pas une voisine
N'offre à sa grange ou sa cuisine
A la pauvre mère en gésine.

Malgré sa mine et son danger,
Qui donc voudrait se déranger?
Elle est en pays étranger.

Donc, depuis l'étape dernière
Se traînant d'ornière en ornière,
Elle va, bête sans tanière,

Bête hagarde qui s'enfuit
Et cherche à tâtons un réduit,
Les yeux grands ouverts dans la nuit.

Ses reins lui pèsent. Ses mamelles
Que gonflent des cuissons jumelles
Sont pleines comme des gamelles.

Son ventre, où flambent des chardons,
Sent l'enfant, fils des vagabonds,
Qui veut sortir et fait des bonds.

Elle va quand même, plus lente,
Tirant ses pieds lourds dont la plante
Saigne. Elle va, folle, hurlante,

Soûle, et, boule, roule au fossé,
Et maudit le mâle exaucé
Par qui son flanc fût engrossé.

La face au ciel, comme en extase,
Elle se tord. Son cou s'écrase
Sur les cailloux et dans la vase.

Elle accouche enfin, en crevant;
Et le gueux nouvel arrivant
Grelotte et vagit en plein vent.

Le vent est dur, sa chair est nue.
Aucune étoile dans la nue
Ne vient saluer sa venue.

Pas de mages, pas de cadeaux,
De crèches, de bergers badauds!
Il est seul, couché sur le dos,

Comme un supplicié qui claime,
Tout noir près du cadavre blême,
Sans personne au monde qui l'aime;

Et, par sa mère au ventre ouvert
Je jure, le front découvert,
Que l'autre n'a pas tant souffert!

poésie de Jean RichepinSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Simona Enache
Commentez! | Vote! | Copie!

Share

Les Cheveux

J’aimais ses cheveux noirs comme des fils de jais
Et toujours parfumés d’une exquise pommade,
Et dans ces lacs d’ébène où parfois je plongeais
S’assoupissait toujours ma luxure nomade.

Une âme, un souffle, un cœur vivaient dans ces cheveux
Puisqu’ils étaient songeurs, animés et sensibles,
Moi, le voyant, j’ai lu de bizarres aveux
Dans le miroitement de leurs yeux invisibles.

La voix morte du spectre à travers son linceul,
Le verbe du silence au fond de l’air nocturne,
Ils l’avaient : voix unique au monde que moi seul
J’entendais résonner dans mon cœur taciturne.

Avec la clarté blanche et rose de sa peau
Ils contrastaient ainsi que l’aurore avec l’ombre ;
Quand ils flottaient, c’était le funèbre drapeau
Que son spleen arborait à sa figure sombre.

Coupés, en torsions exquises se dressant,
Sorte de végétal, ayant l’humaine gloire,
Avec leur aspect fauve, étrange et saisissant,
Ils figuraient à l’œil une mousse très noire.

Épars, sur les reins nus, aux pieds qu’ils côtoyaient
Ils faisaient vaguement des caresses musquées ;
Aux lueurs de la lampe ardents ils chatoyaient
Comme en un clair-obscur l’œil des filles masquées.

Quelquefois ils avaient de gentils mouvements
Comme ceux des lézards au flanc d’une rocaille,
Ils aimaient les rubis, l’or et les diamants,
Les épingles d’ivoire et les peignes d’écaille.

Dans l’alcôve où brûlé de désirs éternels
J’aiguillonnais en vain ma chair exténuée,
Je les enveloppais de baisers solennels
Étreignant l’idéal dans leur sombre nuée.

Des résilles de soie où leurs anneaux mêlés
S’enroulaient pour dormir ainsi que des vipères,
Ils tombaient d’un seul bond touffus et crespelés
Dans les plis des jupons, leurs chuchotants repaires.

Aucun homme avant moi ne les ayant humés,
Ils ne connaissaient pas les débauches sordides ;
Virginalement noirs, sous mes regards pâmés
Ils noyaient l’oreiller avec des airs candides.

Quand les brumes d’hiver rendaient les cieux blafards,
Ils s’entassaient, grisés par le parfum des fioles,
Mais ils flottaient l’été sur les blancs nénuphars
Au glissement berceur et langoureux des yoles.

Alors, ils préféraient les bluets aux saphirs,
Les roses au corail et les lys aux opales ;
Ils frémissaient au souffle embaumé des zéphirs
Simplement couronnés de marguerites pâles.

Quand parfois ils quittaient le lit, brûlants et las,
Pour venir aspirer la fraîcheur des aurores,
Ils s’épanouissaient aux parfums des lilas
Dans un cadre chantant d’oiseaux multicolores.

Et la nuit, s’endormant dans la tiédeur de l’air
Si calme, qu’il n’eût pas fait palpiter des toiles,
Ils recevaient ravis, du haut du grand ciel clair,
La bénédiction muette des étoiles.

Mais elle blêmissait de jour en jour ; sa chair
Quittait son ossature, atome par atome,
Et navré, je voyais son pauvre corps si cher
Prendre insensiblement l’allure d’un fantôme.

Puis à mesure, hélas ! que mes regards plongeaient
Dans ses yeux qu’éteignait la mort insatiable,
De moments en moments, ses cheveux s’allongeaient
Entraînant par leur poids sa tête inoubliable.

Et quand elle mourut au fond du vieux manoir,
Ils avaient tant poussé pendant son agonie,
Que j’en enveloppai comme d’un linceul noir
Celle qui m’abreuvait de tendresse infinie.

Ainsi donc, tes cheveux furent tes assassins.
Leur perfide longueur à la fin t’a tuée,
Mais, comme aux jours bénis où fleurissaient tes seins,
Dans le fond de mon cœur je t’ai perpétuée.

poésie de Maurice RollinatSignalez un problèmeDes citations similaires
Ajouté par Poetry Lover
Commentez! | Vote! | Copie!

Share