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Solitude

Les choses formant d’habitude
Au plus fauve endroit leur tableau :
Les rochers, les arbres et l’eau,
Manquent à cette solitude.

D’un gris fané de vieille laine,
De couleur verte dénué
Et de partout continué
Par l’indéfini de la plaine,

Tel ce champ étend sa tristesse,
Sans un genêt, sans un chardon,
La ronce, indice d’abandon,
N’étant pas même son hôtesse.

Le ciel blanc, comme un morne dôme,
Tout bombé sur son terrain plat,
Raye d’un éclair çà et là
La lividité de son chaume.

On dirait une espèce d’île
Au milieu d’océans caillés,
Tant les quatre horizons noyés
Ont un enlacement tranquille !

Le spectre ici ? Ce serait l’être
Dont on guette venir le pas,
Le quelqu’un que l'on ne voit pas
Mais qui pourrait bien apparaître.

En ce lieu d’atmosphère lourde,
Où couve un malaise orageux,
Il souffle un frais marécageux
D’odeur cadavéreuse et sourde.

Pas un frisson, pas une pause
Du silence et du figement !
La pleine mort, totalement,
En a fait sa lugubre chose.

Mais ce qui, surtout, de la terre
Monte, funèbre, avec la nuit,
C’est l’effroi, la stupeur, l’ennui
De l’éternité solitaire.

On voit à cette heure émouvante,
D’aspect encor plus solennel,
Ce champ et ce morceau de ciel
Communier en épouvante.

L’espace devant l’œil dévide
Son interminable lointain
Emplissant le jour incertain
De son vague absolument vide.

Malgré l’amas de la tempête
D’un poids noir et toujours croissant,
Ici, le vent même est absent
Comme la personne et la bête.

L’ombre vient... l’horreur est si grande
Que je quitte ce désert nu,
M’y sentant presque devenu
Le fantôme que j’appréhende !...

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La Nuit de novembre

Il faisait aussi clair qu’à trois heures du soir,
Lorsque, las de fumer, de lire et de m’asseoir,
Emportant avec moi le rêve qui m’agite,
J’abandonnai ma chambre et sortis de mon gîte.
Et j’errai. Tout le ciel était si lumineux,
Que les rochers devaient sentir passer en eux
Des caresses de lune et des frissons d’étoiles.
La terrible araignée aux si funèbres toiles
Semblait guetter encor le crépuscule gris,
Car les arbres du clos par l’automne amaigris
Montraient dans la clarté qui glaçait leur écorce
Mainte cime chenue et mainte branche torse.
C’était le jour sans bruit, le jour sans mouvement,
Comme en vécut jadis la Belle au Bois Dormant,
Plutôt fait pour les morts que pour nous autres : l’ombre
Qui devenait l’aurore, à l’heure où tout est sombre.
L’air avait la moiteur exquise du rayon,
Et l’objet dessiné comme par un crayon
Prenait l’aspect diurne, et fluet, long, énorme,
Accusait nettement sa couleur et sa forme.
Et le silence, horrible et douce mort du bruit,
Triomphait-il assez dans ce plein jour de nuit
À l’abri du vent rauque et du passant profane
Sous les scintillements du grand ciel diaphane !
Le froid devenait tiède à force de douceur ;
Et, grisaille des murs, vert des volets, rousseur
Du toit, corde du puits, dents de la girouette,
Là-bas, au fond de clos, une vieille brouette,
À terre çà et là, des bois et des outils,
Toute espèce d’objets, hauts, plats, grands et petits,
Tout, jusqu’au sable fin comme celui des grèves
Se détaillait à l’œil ainsi que dans les rêves.
Alors, que de mystère et que d’étrangeté !
Sans doute, un mauvais sort m’allait être jeté
Par un fantôme blanc rencontré sur ma route ?
Le fait est que jamais plus fantastique voûte
N’illumina la terre à cette heure d’effroi :
Je me voyais si bien que j’avais peur de moi.
Minuit allait sonner dans une demi-heure,
Et toujours pas de vent, pas de source qui pleure,
Rien que l’affreux silence où je n’entendais plus
Que le bruit régulier de mes pas résolus ;
Car, au fond, savourant ma lente inquiétude,
Je voulais m’enfoncer dans une solitude
Effroyable, sans murs, sans huttes, sans chemins,
Vierge de tous regards et de tous pieds humains !
Et j’étais arrivé sur une immense roche
Quand je me rappelai que j’avais dans ma poche
Le bréviaire noir des amants de la Mort,
Cette œuvre qui vous brûle autant qu’elle vous mord,
Que la tombée a dictée et qui paraît écrite
Par la main de Satan, la grande âme proscrite.
Oui, j’avais là sur moi, dans cet endroit désert,
Le Cœur Révélateur, et la Maison Usher,
Ligeia, Bérénice et tant d’autres histoires
Qui font les jours peureux, les nuits évocatoires,
Et qu’on ne lit jamais sans frisson sur la peau.
Oui délice et terreur ! j’avais un Edgar Poe :
Edgar Poe, le sorcier douloureux et macabre
Qui chevauche à son gré la raison qui se cabre.
Seul, tout seul, au milieu du silence inouï,
Avais-je la pâleur d’un homme évanoui
Quand j’ouvris le recueil de sinistres nouvelles
Qui donnent le vertige aux plus mâles cervelles ?
Mes cheveux s’étaient-ils dressés, à ce moment ?
Je ne sais ! Mais mon cœur battait si fortement,
Ma respiration était si haletante,
Que je les entendais tous les deux : oh, l’attente
Du fantôme prévu pendant cette nuit-là !
Et je lus à voix basse Hélène, Morella,
Le Corbeau, le Portrait ovale, Bérénice,
Et, ― que si j’ai mal fait le Très-Haut me punisse ! ―
Je relus le Démon de la Perversité !
Puis, lorsque j’eus fini, je vis à la clarté
Du ciel illuminé comme un plafond magique,
Debout sur une roche un revenant tragique
Drapé dans la guenille horrible du tombeau
Et dont la main sans chair soutenait un corbeau :
Fou, je m’enfuis, criblé par les rayons stellaires,
Et c’est depuis ce temps que j’ai peur des nuits claires !

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Nostalgie de soleil

Quel poète évoquera le rose des bruyères,
Le lézard des vieux murs, la mouche des étangs,
Et le petit rayon qui vient, tout le beau temps,
Rire au carreau crasseux de la vieille chaumière ?

Les végétaux chambrés, le fleuri, la verdure
De ces jardins vitrés plus chauds que des maisons
Et tout le trompe-l’œil des tapis, des tentures
Voulant singer les rocs, les arbres, les gazons,
Accusent mieux, l’hiver, leur piteuse imposture
Alors que l'on regrette avec tant de douleur
Le soleil qui faisait éclater la couleur,
Flamber le verdoîment dans toute la nature !

Hélas ! bien avant l’heure où l’astre roi, l'été,
De sa pourpre de sang rend les plaines rougies,
Dès l’automne déjà s’impose la clarté
Des mélancoliques bougies.


Tout seul, à leur lueur si blême,
On a l’air de veiller un mort.
Sans compter que, parfois encor,
On dirait presque — horreur suprême !
Que ce défunt-là c’est soi-même.

Chaque retour d’hiver cause un frisson nouveau
Avec ce jour de crépuscule,
Ce sol humide de caveau
Où nul insecte ne circule
Et qui paraît sous l’ombre abaisser son niveau.
Au dur tic tac de la pendule
Le corps moisit, se caille ainsi que le cerveau.
Nos jours plus obscurcis devant le bois qui brûle
Dévident l’incertain de leur maigre écheveau.

Mais que le froid sèche ou s’endorme,
Et que le ciel s’allume, alors ! tout se transforme
En notre âme, ce sphinx inquiet, noir problème,
Louche énigme pour elle-même
Dans sa prison d’humanité !
Pour cette renfermée, au ténébreux martyre,
Le Soleil, c’est le bon sourire,
C’est l’œil compatissant de la Fatalité !

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Le Site glacé

De grêles horizons noyés d’un brouillard bleu
Et plaquant tout autour leur bordure inégale
Sur un ciel moite et bas d’où pourtant rien ne pleut,
D’un nuageux funèbre où du gris s’intercale ;

Là-bas, très loin, partout, sous les buissons givrés,
Si chenus que le vent ne pourrait plus les tondre,
Par morceaux, d’un blanc sale, aux lisières des prés,
Des neiges s’obstinant à ne pas vouloir fondre ;

Bordé d’arbrisseaux morts dont le tronc noir blêmit
Un marais sur lequel pas un jonc ne frémit
Et qui, pétrifié, vitreusement serpente :

Tel le site où, tout seul, juste à la nuit tombante,
Un grand héron pensif promène son horreur,
Fantôme de la faim comme de la maigreur.

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Les Genêts

Ce frais matin tout à fait sobre
De vent froid, de nuage errant,
Est le sourire le plus franc
De ce mélancolique octobre.

Lumineusement, l’herbe fume
Vers la cime des châtaigniers
Qui se pâment — désenfrognés
Par le soleil qui les rallume.

Les collines de la bruyère,
Claires, se montrent de plus près
Leurs dégringolantes forêts
Semblant descendre à la rivière.

Celle-ci bombe, se balance
Et huileusement fait son bruit
Qui s’en va, revient, se renfuit,
Comme un bercement du silence.

Le vert-noir de l’eau se confronte
Avec le bleu lacté du ciel
À travers la douceur de miel
D’un air pur où le parfum monte :

Un arome sensible à peine,
Celui de la plante qui meurt
Exhalant sa vie et son cœur
En soufflant sa dernière haleine.

Or, dans ces fonde où l’on commence
À voir, des buissons aux rochers,
Des fils de la Vierge accrochés,
Rêve un clos de genêts immense.

Ils épandent là, — si touffue,
En si compacte quantité !
— Leur couleur évoquant l’été,
Qu’ils cachent le sol à la vue.

Ils ont tout couvert — fougeraies,
Ronce, ajonc, l’herbe, le chiendent.
Sans un vide, ils vont s’étendant
Des quatre cotés jusqu’aux haies.

A-t-il fallu qu’elle soit grande
La solitude de ce val,
Pour que ce petit végétal
Ait englouti toute une brande !

Promenoir gênant, mais bon gîte,
Abri sûr, labyrinthe épais
Du vieux reptile aimant la paix
Et du lièvre qu’une ombre agite !

Leur masse est encore imprégnée
Des pleurs de l’aube : ces balais
Montrent des petits carrelets
En fine toile d’araignée.

Parmi ces teintes déjà rousses
Du grand feuillage décrépit
Ils sont d’un beau vert, en dépit
Du noir desséché de leurs gousses.

Leur verdoiement est le contraire
De celui du triste cyprès :
Il n’évoque pour les regrets
Aucune image funéraire ;

Et pourtant, que jaune-immortelle
Leur floraison éclate ! Alors,
Tout bas, ils parleront des morts
Aux yeux du souvenir fidèle.

Ayant picoté les aumônes
Du bon hasard, dans les guérets,
Les pinsons, les chardonnerets
S’y mêlent rougeâtres et jaunes ;

Et souvent, aux plus hautes pointes,
Dans un nimbe de papillons,
On voit ces menus oisillons
Perchés roides, les pattes jointes.

Mais le soleil qui se rapproche
Perd sa tiédeur et son éclat.
Déjà, tel arbre apparaît plat
Sur le recul de telle roche ;

Toute leur surface embrumée
De marécageuse vapeur,
Les genêts dorment la stupeur
De leur extase inanimée.

Monstrueux de hauteur, de nombre,
Dans ce paysage de roc,
Ils sont là figés, tout d’un bloc,
D’air plus monotone et plus sombre.

En leur vague entour léthargique
Ils prennent, sous l’azur dormant,
Un mystère d’enchantement,
Une solennité magique.

Voici qu’avec le jour plus pâle
À droite, à gauche, on ne sait où,
Sur les bords, au milieu, partout,
On entend le chant bref du râle :

Et c’est d’une horreur infinie
Ce cri qui souterrainement
Contrefait le respirement
D’un être humain à l’agonie !

Puis le ciel baisse à l’improviste,
Devient noir, presque ténébreux.
Les genêts s’éteignent. — Sur eux
La pluie avorte froide et triste.

Et le vent gémissant lugubre,
Au soir mauvais d’un jour si beau,
Emporte dans l’air et sur l’eau
Leur odeur amère et salubre.

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La Ruine

C’était vers le déclin d’un jour de canicule,
Juste dans le premier instant du crépuscule
Que la brise engourdie attend pour s’échapper,
L’oiseau pour se tapir, le crapaud pour ramper,
Où la fleur se referme ainsi qu’une paupière,
Et qui fait frémir l’arbre et chantonner la pierre.
Seul, à pas saccadés, distraits et maladroits,
Je traversais le plus farouche des endroits,
Par des escarpements ignorés des touristes.
Oh ! c’était bien ce qu’il fallait à mes yeux tristes.
Rochers, brandes, forêts, taillis, chaumes ardus
Aux petits arbres tors, rabougris et tondus,
Toute cette nature ivre de songerie
Suait la somnolence et la sauvagerie.
Aussi comme j’ai bu l’ombre, et soliloqué
Sur cet amas rocheux, confus et disloqué,
Près des ravins béants comme des puits d’extase,
Et dans ces terrains plats où des remous de vase,
Sous des nuages bas d’un vert de vitriol,
Se révélaient au loin par la danse du sol
Et par un grouillement de joncs trapus et roides.
Une petite pluie aux gouttelettes froides
Imbibait lentement ces landes et ces trous,
Et tout là-bas, au fond des lointains gris et roux,
Le soleil embrumé s’effondrait sur la cime
Des forêts surplombant la rivière, — un abîme
Torrentueux et sourd qui se précipitait
Contre les hauts granits où sa vapeur montait.
Tout seul dans ce désert aride et pittoresque
Dont les buissons semblaient détachés d’une fresque,
J’errais, m’aventurant sur les côtes à pic,
Escaladant les rocs, glissant comme un aspic
À travers les chiendents humectés par la brume,
Et chavirant parmi les cailloux pleins d’écume.
Des haleines de près et de grands végétaux
Sur les ailes du vent m’arrivaient des plateaux,
Et dans les airs froidis et de plus en plus pâles,
Les oiseaux tournoyeurs croassaient de longs râles
Encore inentendus par moi, l’être écouteur
Dont la campagne a fait son interlocuteur ;
Par moi qui peux saisir tous les cris de l’espace
Et distinguer le bruit d’une fourmi qui passe.
Partout la solitude immense où les rocs noirs
Se dressaient côte à côte en forme d’éteignoirs
Et dégageaient de leur immobilité même
Un fatidisme intense et d’une horreur suprême.
Et tout cela souffrait tellement comme moi,
Que j’y pouvais mirer mon douloureux émoi
Et tous les soubresauts de ma triste pensée :
Bien avant que la nuit même fût commencée,
J’attendais que le val, ou l’onde, ou le ravin,
Avec le son de voix d’un spectre et d’un devin
Continuât mon fauve et navrant soliloque.
Tandis que le brouillard pendait comme une loque
Sur le gave écumant qui hurlait à mes pieds,
Un manoir me montrait ses blocs estropiés,
Et, mêlant sa ruine à ma désespérance,
Importunait ma vue à force d’attirance.
Un certain pan de mur surtout : grand dévasté
De la mélancolie et de la vétusté,
Masse attendant le terme imminent de sa chute,
À jour comme un squelette et dont la morgue brute
Lui donnait un air grave et d’au-delà des temps
Qui semblait défier la foudre et les autans.
L’écho devenait-il double, et par impossible
Le silence avait-il une formule audible
Dans ce désert troué, tortueux et bossu ?
Assurément alors mon oreille a perçu
Des murmures éteints, asphyxiés et ternes,
Semblant venir du fond d’invisibles citernes :
Quelque chose de vague et de plus consterné
Que le vagissement d’un enfant nouveau-né,
Comme le rire affreux d’un monstre inconcevable
Qui geindrait très au loin dans un antre introuvable.
Or, tous ces bruits étaient si soufflés, si furtifs,
Si mélodiquement mineurs et si plaintifs,
Qu’au milieu des genêts venant à mes épaules
J’ai pleuré dans le vent comme les maigres saules,
Et, le cœur gros d’effrois sacrés et solennels,
Remercié les rocs d’être aussi fraternels
Envers le malheureux fiancé de la tombe
Qui les considérait à l’heure où la nuit tombe.
Et je me dis : « Je suis le Pèlerin hanté
« Par la nature : à moi sa pleine intimité
« Qui m’interroge ou bien qui m’écoute à toute heure,
« Et qui sait le secret des larmes que je pleure !
« Je l’aime et je la crains, car je sens en tous lieux
« S’ouvrir et se fermer ses invisibles yeux
« Mobiles et voyants comme les yeux d’un être,
« Et dont l’ubiquité m’enlace et me pénètre ;
« Car je sais que son âme a l’intuition
« De mon âme où se tord la désolation,
« Et que, pour être éparse et jamais épuisée,
« Elle n’en est pas moins la sœur de ma pensée :
« En voyant l’aspect dur et terrible qu’ils ont
« J’en arrive à songer que les rochers ne sont
« Qu’un figement nombreux de sa révolte ancienne ;
« Mon vertige est le sien, ma douleur est la sienne ;
« Elle subit avec un morne effarement
« Le mystère infini de son commencement
« Et du but ténébreux que poursuivent les choses
« Dans le cours imposé de leurs métamorphoses.
« Ses fleurs sont l’oripeau d’un flanc martyrisé ;
« Lui-même, son printemps n’est qu’un deuil déguisé
« Et son ordre apparent, formel et mécanique,
« Que l’acceptation d’un esclavage inique.
« Désormais résignée au destin qui la mord,
« Elle produit sans cesse en songeant que la mort,
« Les bouleversements et les chaos funèbres
« Dorment dans la durée au ventre des ténèbres ;
« Et ses rêves qui sont les miens font sa torpeur,
« Son échevèlement, sa crainte, sa stupeur,
« Sa rafale qui beugle et son ciel qui médite ! »
Ainsi je comprenais la nature maudite,
Ainsi dans ce ravin, devant ce vieux manoir,
Elle communiait avec mon désespoir,
Et rythmait par degrés son spleen épouvantable
Avec les battements de mon cœur lamentable.
Cependant que la nuit venue à ce moment
Traînait son graduel et morne effacement
Dans la teinte et le bruit, dans le souffle et l’arôme,
Et mouillait lentement de ses pleurs de fantôme
Les mauvais champignons tout gonflés de venins.
Les arbres figurant des démons et des nains
Semblaient moins prisonniers que frôleurs de la terre
Qu’ils recouvraient d’effroi, de songe et de mystère.
Sous la lividité sidérale des cieux
Les hiboux miaulaient un soupir anxieux
Et les engoulevents passaient dans la bruine.
C’est alors que la sombre et lugubre ruine
M’a paru nettement peinte sur le brouillard,
Et que le pan de mur couleur de corbillard
A semblé tressaillir sur la colline brune
Et s’est mis à briller tout noir au clair de lune.
Mais d’où m’arrivait donc cette effroyable voix ?
Oh ! ce n’était ni l’eau, ni le vent, ni les bois
Dont les rameaux claquaient comme des banderoles,
Qui déchargeaient sur moi ces terribles paroles !
Non ! Cette voix venait des ruines : c’était
Le château nostalgique et fou qui sanglotait
Sa plainte forcenée, intime et familière
Et qui hurlait d’ennui dans son carcan de lierre.
Et cela résonnait comme un Dies iræ
Que la mort elle-même aurait vociféré :
C’était le grincement de la pierre qui souffre !
Et soudain, le cercueil a bâillé comme un gouffre
Au fond du cauchemar qui m’enlevait du sol ;
Je me suis vu cadavre embaumé de phénol ;
Le monde au regard sec et froid comme une aumône
A sifflé le départ de ma bière en bois jaune,
Et j’ai roulé dans l’ombre, à jamais emporté,
Bagage de la tombe et de l’éternité.

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La Plaine

Cette plaine sans un chemin
Figure au fond de la vallée
La solitude immaculée
Vierge de tout passage humain.

Presque nue, elle a du mystère,
Une étrangeté qui provient
De ses teintes d’aspect ancien
Et de son grand silence austère.

Une brise lourde, parfois,
Y laissant sa longue traînée,
Elle exhale l’odeur fanée
Des vieux vergers et des vieux bois.

L’effilé, le cataleptique
De ses arbrisseaux, les vapeurs
De son marécage en torpeur
Lui donnent comme un air mystique.

Dans le jour si pur qui trépasse,
Entre ses horizons pieux,
Elle est pour le cœur et les yeux
Un sanctuaire de l’espace.

Sous ces rameaux dormants et grêles
On rêve d’évocations,
De saintes apparitions,
De rencontres surnaturelles.

C’est pourquoi, deux légers oiseaux
S’étant à l’improviste envolé des roseaux
Et s’élevant tout droit vers la voûte éthérée,

À mesure que leur point noir
Monte, se perd, s’efface... on s’imagine voir
Deux âmes regagnant leur demeure sacrée.

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La plaine

Cette plaine sans un chemin
Figure au fond de la vallée
La solitude immaculée
Vierge de tout passage humain.

Presque nue, elle a du mystère,
Une étrangeté qui provient
De ses teintes d'aspect ancien
Et de son grand silence austère.

Une brise lourde, parfois,
Y laissant sa longue traînée,
Elle exhale l'odeur fanée
Des vieux vergers et des vieux bois.

L'effilé, le cataleptique
De ses arbrisseaux, les vapeurs
De son marécage en torpeur
Lui donnent comme un air mystique.

Dans le jour si pur qui trépasse,
Entre ses horizons pieux,
Elle est pour le coeur et les yeux
Un sanctuaire de l'espace.

Sous ces rameaux dormants et grêles
On rêve d'évocations,
De saintes apparitions,
De rencontres surnaturelles.

C'est pourquoi, deux légers oiseaux
S'étant à l'improviste envolé des roseaux
Et s'élevant tout droit vers la voûte éthérée,

A mesure que leur point noir
Monte, se perd, s'efface... on s'imagine voir
Deux âmes regagnant leur demeure sacrée.

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Tempête obscure

L’orage, après de longs repos,
Ce soir-là, par ses deux suppôts,

La nuée et le vent qui claque,
Se présageait pour l'onde opaque.

Grondante sous le ciel muet,
Par quintes, la mer se ruait ;

Puis, elle se tut, la perfide,
Reprit son niveau brun livide.

Malheur aux coquilles de noix
Alors sur l’élément sournois

D’un plat, d’un silence de planche,
Risquant leur petite aile blanche !

Car, on le sent à l’angoissé,
Au guettant de l’air oppressé,

La paix du gouffre qui se fige
Couve la trame du vertige ;

Si calme en dessus, ses dessous
Cherchent, ramassent leurs courroux,

En effet, soudain l’eau tranquille
Bomba sa face d’encre et d’huile,

Perdit son taciturne intact,
Prit un clapotement compact.

Et voilà qu’à rumeurs funèbres
La tempête emplit les ténèbres.

Mais, pas un éclair zigzaguant :
Rien que l’obscur de l’ouragan !

Ballottée en ce ciel de bistre
La lune folle, errant sinistre,

Comme une morte promenant
Sa lanterne de revenant,

À hideuses lueurs moroses
Éclairait ce drame des choses.

Souffle monstre, outrant sa fureur,
Le vent démesurait l'horreur

Des montagnes d’eau dont les cimes
Pivotaient, croulant en abîmes

Qui, l’un par l’autre chevauchés,
Distordus, engloutis, crachés,

Redressaient leurs masses béantes
En Himalayas tournoyantes,

Spectrales des froids rayons verts
Se multipliant au travers.

Et, toujours, la houle élastique
Réopérait plus frénétique

La métamorphose des flots
Dans des tonnerres de sanglots.

Vint alors tant d’obscurité
Que ce fracas précipité

N’était plus que la plainte immense,
La clameur du vide en démence.

Puis, l’astre blêmissant, terni,
Sombra dans le noir infini

Où son vert-de-gris jaune-soufre
Se convulsait avec le gouffre.

Les vagues par leurs bonds si hauts
Brassaient le ciel dans le chaos ;

Tout tourbillonnait : l’eau, la brume,
La voûte, les airs et l’écume,

Tout : fond, sommet, milieu, côtés
Dans le pêle-mêle emportés !

Tellement que la mer, les nues,
Étaient par degrés devenues

Un même et confus océan
Roulant tout seul dans le Néant.

Et, pour l’œil comme pour l’oreille,
Existait l’affreuse merveille,

L’âme vivait l’illusion
De cette énorme vision,

Tout l'être croyait au mensonge
Du terrible tableau mouvant

Qu’avec l’eau, la lune, et le vent,
La Nuit composait pour le Songe.

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Le Soleil sur les pierres

Sur les rocs, comme au ciel, le monarque du feu
Se donne, ici, libre carrière.
L’œil cuit, caché sous la paupière,
Aux fulgurants reflets du grisâtre et du bleu.

Fourmillements d’éclairs de miroirs, de rapières
Et de diamants... il en pleut !
L’astre brûle : sa roue épand sa chaleur fière,
Autant du tour que du moyeu.

Ni nuage, ni vent, ni brume, ni poussière !
Il s’étale, entre comme il veut,
Doublé, répercuté partout, et rien ne peut
Faire un écran à sa lumière.

Pas l’ombre d’un lézard ou d’un serpent, si peu
Que ce soit ! d’aucune manière !
Pas une libellule au repos comme au jeu !
Rien, pas même une fourmilière !

Pas un spectre d’ajonc, pas un fil de bruyère !
Le nu des braises, c’est ce lieu
Où la Mort à foison réalise son vœu
De solitude bien entière.

Là, sans même un torrent qui gronde à son milieu,
Triomphe inertement l’éternelle matière.
Désert, vide, silence et splendeur : l’astre-dieu
Mire son infini dans l’enfer de la pierre.

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Où vais-je?

Sur les petits chênes trapus
Voici qu’enfin las et repus
Les piverts sont interrompus
Par les orfraies.
A cette heure, visqueux troupeaux,
Les limaces et les crapauds
Rampent allègres et dispos
Le long des haies !

Enfin l’ombre ! le jour a fui.
Je vais promener mon ennui
Dans la profondeur de la nuit
Veuves d’étoiles !
Un vent noir se met à souffler,
Serpent de l’air, il va siffler,
Et mes poumons vont se gonfler
Comme des voiles.

Au fond des grands chemins herbeux,
Çà et là troués et bourbeux,
J’entends les taureaux et les bœufs
Qui se lamentent,
Et je vais, savourant l’horreur
De ces beuglements de terreur,
Sous les rafales en fureur
Qui me tourmentent !

Sur des sols mobiles et mous,
Espèces de fangueux remous,
Je marche avec les gestes fous
Des maniaques !
Où sont les arbres ? je ne vois
Que les yeux rouges des convois
Dont les sifflements sont des voix
Démoniaques.

Hélas ! mon pas de forcené
Aura sans doute assassiné
Plus d’un crapaud pelotonné
Sur sa femelle !
Oh ! oui, j’ai dû marcher sur eux,
Car dans ce marais ténébreux
J’ai sentis des frissons affreux
Sous ma semelle.

Et je marche ! Or, sans qu’il ait plu,
Tout ce terrain n’est qu’une glu ;
Mais le vertige a toujours plu
Au cœur qui souffre !
Et je m’empêtre dans les joncs.
Me cramponnant aux sauvageons
Et labourant de mes plongeons
L’ignoble gouffre !

Sous le ciel noir comme un cachot,
Crinière humide et crâne chaud,
Je m’avance en parlant si haut
Que je m’enroue.
Suis-je entré dans un cul-de-sac ?
Mais non ! après de longs flic-flac
Je finis par franchir ce lac
D’herbe et de boue

Les chiens ont comme les taureaux
Des ululements gutturaux !
Pas une lueur aux carreaux
Des maisons proches !
N’importe ! je vais m’enfournant
Dans la nuit d’un chemin tournant
Et je clopine maintenant
Parmi des roches.

Où vais-je ? comment le savoir ?
Car c’est en vain que pour y voir
Je ferme et j’ouvre dans le noir
Mes deux paupières !
Terre et Cieux, coteau, plaine et bois
Sont ensevelis dans la poix,
Et je heurte de tout mon poids
De grandes pierres !

Les buissons sont si rapprochés
Qu’à chaque pas sur les rochers
Mes vêtements sont accrochés
Par une ronce.
Derrière, devant, de travers,
Le vent me cravache ! oh ! quels vers
J’ébauche dans ces trous pervers,
Où je m’enfonce !

La rocaille devient verglas,
Tenaille, scie, et coutelas !
Je glisse, et le mince échalas
Que j’ai pour canne
Craque et va se casser en deux…
Mais toujours mon pied hasardeux
Rampe, et je dois être hideux
Tant je ricane !

Et je tombe, et je retombe ! oh !
Ce chemin sera mon tombeau !
Un abominable corbeau
Me le croasse !
Sur mon épaule, ce coup sec
Vient-il d’une branche ou d’un bec ?
Et dois-je aussi lutter avec
L’oiseau vorace ?

Bah ! je marche toujours ! bravant
Les pierres, la nuit et le vent !
J’affrontais bien auparavant
La vase infecte !
Où que j’aventure mon pied
Je trébuche à m’estropier…
Mais dans ce rocailleux guêpier
Je me délecte !

Rafales, ruez-vous sans mors !
Ronce, égratigne ; caillou, mords !
Nuit noire comme un drap des morts,
Sois plus épaisse !
Je ris de votre acharnement,
Car l’horreur est un aliment
Dont il faut qu’effroyablement
Je me repaisse !…

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Le Val des marguerites

C’est au fond d’un ravin fantastique et superbe
Où maint rocher lépreux penche et dresse le front :
Une espèce de puits gigantesquement rond
Dont l’eau n’aurait servi qu’à faire pousser l’herbe.

Là, le mystère ému déployant ses deux ailes
Fantomatise l’air, les pas et les reflets :
Il semble, à cet endroit, que des lutins follets
Accrochent leurs zigzags à ceux des demoiselles.

L’horreur des alentours en ferme les approches ;
L’écho n’y porte pas le sifflet des convois ;
Ses murmures voilés ont le filet de voix
Des gouttelettes d’eau qui filtrent sous les roches.

C’est si mort et si frais, il y flotte, il y vague
Tant de silence neuf, de bruit inentendu,
Que l’on pressent toujours en ce vallon perdu
Quelque apparition indéfiniment vague !

Il n’a jamais connu ni moutons, ni chevrettes,
Ni bergère qui chante en tenant ses tricots ;
Les tiges de bluets et de coquelicots
N’y font jamais hocher leurs petites aigrettes :

Mais, entre ses grands houx droits comme des guérites,
Ce val, si loin des champs, des prés et des manoirs,
Cache, tous les étés, ses gazons drus et noirs
Sous un fourmillement de hautes marguerites.

Chœur vibrant et muet, innocent et paisible,
Où chaque pâquerette, à côté de sa sœur,
A des mouvements blancs d’une extrême douceur,
Dans la foule compacte et cependant flexible.

L’oiseau, pour les frôler, quitte l’orme et l’érable ;
Et le papillon gris, dans un mol unisson,
Y confond sa couleur, sa grâce et son frisson
Quand il vient y poser son corps impondérable.

Le Gnome en phaéton voit dans chacune d’elles
Une petite roue au moyeu d’or bombé,
Et le Sylphe y glissant pense qu’il est tombé
Sur un nuage ami de ses battements d’ailes.

La Nature contemple avec sollicitude
Ce petit peuple frêle, onduleux et tremblant
Qu’elle a fait tout exprès pour mettre un manteau blanc
À la virginité de cette solitude.

On dirait que le vent qui jamais ne les froisse
Veut épargner ici les fleurs des grands chemins,
Qui plaisent aux yeux purs, tentent les tristes mains,
Et que l’Amour peureux consulte en son angoisse.

Nul arôme ne sort de leur corolle blême ;
Mais au lieu d’un parfum mortel ou corrupteur,
Elles soufflent aux cieux la mystique senteur
De la simplicité dont elles sont l’emblème.

Et toutes, chuchotant d’imperceptibles phrases,
Semblent remercier l’azur qui, tant de fois,
Malgré le mur des rocs et le rideau des bois,
Leur verse de si près ses lointaines extases.

Avant que le matin, avec ses doigts d’opale,
N’ait encore essuyé leurs larmes de la nuit,
Elles feraient songer aux vierges de l’ennui
Qui s’éveillent en pleurs, et la face plus pâle.

Le soleil les bénit de ses yeux sans paupières,
Et, fraternellement, ce Gouffre-Paradis
Reçoit, comme un baiser des alentours maudits,
L’âme des végétaux et le soupir des pierres.

Puis, la chère tribu, quand le soir se termine,
Sous la lune d’argent qui se joue au travers,
Devient, entre ses houx lumineusement verts,
Une vapeur de lait, de cristal et d’hermine.

Et c’est alors qu’on voit des formes long-voilées,
Deux spectres du silence et de l’isolement,
Se mouvoir côte à côte, harmonieusement,
Sur ce lac endormi de blancheurs étoilées.

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Victor Hugo

Au bord de la mer

Vois, ce spectacle est beau. - Ce paysage immense
Qui toujours devant nous finit et recommence ;
Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois charmant aux yeux ;
Ce chaume où l'on entend rire un groupe joyeux ;
L'océan qui s'ajoute à la plaine où nous sommes ;
Ce golfe, fait par Dieu, puis refait par les hommes,
Montrant la double main empreinte en ses contours,
Et des amas de rocs sous des monceaux de tours ;
Ces landes, ces forêts, ces crêtes déchirées ;
Ces antres à fleur d'eau qui boivent les marées ;
Cette montagne, au front de nuages couvert,
Qui dans un de ses plis porte un beau vallon vert,
Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;
La ville que la brume à demi nous dérobe,
Avec ses mille toits bourdonnants et pressés ;
Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés,
De voix et de chansons qui par moments s'élève ;
Ces lames que la mer amincit sur la grève,
Où les longs cheveux verts des sombres goëmons
Tremblent dans l'eau moirée avec l'ombre des monts ;
Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;
Ici cette charrue, et là-bas cette proue,
Traçant en même temps chacune leur sillon ;
Ces arbres et ces mâts, jouets de l'aquilon ;
Et là-bas, par-delà les collines lointaines,
Ces horizons remplis de formes incertaines ;
Tout ce que nous voyons, brumeux ou transparent,
Flottant dans les clartés, dans les ombres errant,
Fuyant, debout, penché, fourmillant, solitaire,
Vagues, rochers, gazons, - regarde, c'est la terre !

Et là-haut, sur ton front, ces nuages si beaux
Où pend et se déchire une pourpre en lambeaux ;
Cet azur, qui ce soir sera l'ombre infinie ;
Cet espace qu'emplit l'éternelle harmonie ;
Ce merveilleux soleil, ce soleil radieux
Si puissant à changer toute forme à nos yeux
Que parfois, transformant en métaux les bruines,
On ne voit plus dans l'air que splendides ruines,
Entassements confus, amas étincelants
De cuivres et d'airains l'un sur l'autre croulants,
Cuirasses, boucliers, armures dénouées,
Et caparaçons d'or aux croupes des nuées ;
L'éther, cet océan si liquide et si bleu,
Sans rivage et sans fond, sans borne et sans milieu,
Que l'oscillation de toute haleine agite,
Où tout ce qui respire, ou remue, ou gravite,
A sa vague et son flot, à d'autres flots uni,
Où passent à la fois, mêlés dans l'infini,
Air tiède et vents glacés, aubes et crépuscules,
Bises d'hiver, ardeur des chaudes canicules,
Les parfums de la fleur et ceux de l'encensoir,
Les astres scintillant sur la robe du soir,
Et les brumes de gaze, et la douteuse étoile,
Paillette qui se perd dans les plis noirs du voile,
La clameur des soldats qu'enivre le tambour,
Le froissement du nid qui tressaille d'amour,
Les souffles, les échos, les brouillards, les fumées,
Mille choses que l'homme encor n'a pas nommées,
Les flots de la lumière et les ondes du bruit,
Tout ce qu'on voit le jour, tout ce qu'on sent la nuit ;
Eh bien ! nuage, azur, espace, éther, abîmes,
Ce fluide océan, ces régions sublimes
Toutes pleines de feux, de lueurs, de rayons,
Où l'âme emporte l'homme, où tous deux nous fuyons,
Où volent sur nos fronts, selon des lois profondes,
Près de nous les oiseaux et loin de nous les mondes,
Cet ensemble ineffable, immense, universel,
Formidable et charmant, - contemple, c'est le ciel !

Oh oui ! la terre est belle et le ciel est superbe ;
Mais quand ton sein palpite et quand ton oeil reluit,
Quand ton pas gracieux court si léger sur l'herbe
Que le bruit d'une lyre est moins doux que son bruit ;

Lorsque ton frais sourire, aurore de ton âme,
Se lève rayonnant sur moi qu'il rajeunit,
Et de ta bouche rose, où naît sa douce flamme,
Monte jusqu'à ton front comme l'aube au zénith ;

Quand, parfois, sans te voir, ta jeune voix m'arrive,
Disant des mots confus qui m'échappent souvent,
Bruit d'une eau qui se perd sous l'ombre de sa rive
Chanson d'oiseau caché qu'on écoute en rêvant ;

Lorsque ma poésie, insultée et proscrite,
Sur ta tête un moment se repose en chemin ;
Quand ma pensée en deuil sous la tienne s'abrite,
Comme un flambeau de nuit sous une blanche main ;

Quand nous nous asseyons tous deux dans la vallée ;
Quand ton âme, soudain apparue en tes yeux,
Contemple avec les pleurs d'une soeur exilée,
Quelque vertu sur terre ou quelque étoile aux cieux ;

Quand brille sous tes cils, comme un feu sous les branches,
Ton beau regard, terni par de longues douleurs ;
Quand sous les maux passés tout à coup tu te penches,
Que tu veux me sourire et qu'il te vient des pleurs ;

Quand mon corps et ma vie à ton souffle résonnent,
Comme un tremblant clavier qui vibre à tout moment ;
Quand tes doigts, se posant sur mes doigts qui frissonnent,
Font chanter dans mon coeur un céleste instrument ;

Lorsque je te contemple, ô mon charme suprême !
Quand ta noble nature, épanouie aux yeux,
Comme l'ardent buisson qui contenait Dieu même,
Ouvre toutes ses fleurs et jette tous ses feux ;

Ce qui sort à la fois de tant de douces choses,
Ce qui de ta beauté s'exhale nuit et jour,
Comme un parfum formé du souffle de cent roses,
C'est bien plus que la terre et le ciel, - c'est l'amour !

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La Laveuse

Voici l’heure où les ménagères
Guettent le retour des bergères.
Avec des souffles froids et saccadés, le vent
Fait moutonner au loin les épaisses fougères
Dans le jour qui va s’achevant.

Là-bas sur un grand monticule
Un moulin à vent gesticule.
Les feuilles d’arbre ont des claquements de drapeaux,
Et l’hymne monotone et doux du crépuscule
Est entonné par les crapauds.

Des silhouettes désolées
Se convulsent dans les vallées,
Et, sur les bords herbeux des routes sans maisons,
Les mètres de cailloux semblent des mausolées
Qui donnent parmi les gazons.

Déjà plus d’un hibou miaule,
Et le pâtre, armé d’une gaule,
Par des chemins boueux, profonds comme des trous,
S’en va passer la nuit sur l’herbe, au pied d’un saule,
Avec ses taureaux bruns et roux.

Dans la solitude profonde
Les vieux chênes à tête ronde,
Fantastiques, ont l’air de vouloir s’en aller
Au fond de l’horizon, que le brouillard inonde,
Et qui paraît se reculer.

Mais les choses dans la pénombre
Se distinguent : figure, nombre
Et couleur des objets inertes ou bougeurs,
Tout cela reste encor visible, quoique sombre,
Sous les nuages voyageurs.

Or, à cette heure un peu hagarde,
Je longe une brande blafarde,
Et pour me rassurer je chante à demi-voix,
Lorsque soudain j’entends un bruit sec. — Je regarde,
Pâle, et voici ce que je vois :

Au bord d’un étang qui clapote,
Une vieille femme en capote,
A genoux, les sabots piqués dans le sol gras,
Lave du linge blanc et bleu qu’elle tapote
Et retapote à tour de bras.
— « Par où donc est-elle venue,
« Cette sépulcrale inconnue ? »
Et je m’arrête alors, pensif et répétant,
Au milieu du brouillard qui tombe de la nue.
Ce soliloque inquiétant.

Œil creux, nez crochu, bouche plate,
Sec et mince comme une latte,
Ce fantôme laveur d’un âge surhumain,
Horriblement coiffé d’un mouchoir écarlate,
Est là, presque sur mon chemin.

Et la centenaire aux yeux jaunes,
Accroupie au pied des grands aunes,
Sorcière de la brande où je m’en vais tout seul,
Frappe à coups redoublés un drap, long de trois aunes,
Qui pourrait bien être un linceul.

Alors, tout à l’horreur des choses
Si fatidiques dans leurs poses,
Je sens la peur venir et la sueur couler,
Car la hideuse vieille en lavant fait des pauses
Et me regarde sans parler.

Et le battoir tombe et retombe
Sur cette nappe de la tombe,
Mêlant son diabolique et formidable bruit
Aux sifflements aigus du vent qui devient trombe ;
Et tout s’efface dans la nuit.

— « Si loin ! pourvu que je me rende ! »
Et je me sauve par la brande
Comme si je sentais la poursuite d’un pas ;
Et dans l’obscurité ma terreur est si grande
Que je ne me retourne pas.

Ici, là, fondrière ou flaque,
Complices de la nuit opaque !
Et la rafale beugle ainsi qu’un taureau noir,
Et voici que sur moi vient s’acharner la claque
De l’abominable battoir.

Enfin, ayant fui de la sorte
A travers la campagne morte,
J’arrive si livide, et si fou de stupeur
Que lorsque j’apparais brusquement à la porte
Mon apparition fait peur !

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Les Roses (Rollinat)

Dans l'air comme embrasé par une chaleur d’âtre
Elles ont un arôme aussi lourd qu’ennuyé,
Et par un crépuscule orageux et mouillé
La blanche devient jaune, et la jaune, verdâtre.

Mais à l’aube naissante, à. cette heure où la nuit
Abandonne en pleurant les étoiles éteintes,
Chacune se déplisse et rallume ses teintes,
Et leur parfum s’envole avec le vent qui fuit.

Souvent on aperçoit dans l’atmosphère chaude,
Sur leurs pétales blancs, purpurins ou rosés,
Un beau petit insecte aux reflets irisés,
Qui miroite au soleil ainsi qu’une émeraude.

Bien des mouches qui sont distilleuses de miel
Vampirisent gaîment ces reines végétales,
Et plus d’un vent du nord aux haleines brutales
Ravage leur parterre endormi sous le ciel.

Elles ont beau piquer le doigt qui les enlève :
On affronte en riant leur perfide beauté,
Pour cueillir ces boutons si pleins de volupté,
Qu’on dirait de la chair pétrie avec du rêve.

Ornant la modestie aussi bien que l’orgueil,
Fleurissant tout, cheveux, boutonnières, corsages,
Elles sont les joyaux des fous comme des sages
Et s’effeuillent encor sur la vierge au cercueil.

Et même, entre l’if morne et le cyprès austère,
Dans les dortoirs pierreux où gisent les défunts,
Elles font oublier à force de parfums
La putréfaction qui fermente sous terre.

Aussi, bien que rongé de souffrance et d’ennuis,
Je me plais à les voir, corolle grande ouverte,
Se pavaner au bout de leur tige âpre et verte
Dans la corbeille ovale aux bordures de buis.

Mon esprit embrumé subit leur influence ;
Elles me font rêver d’ineffables Édens,
Et j’adore ces fleurs où l’ange des jardins
Raffine le parfum, la forme et la nuance.

J’aime la rose pourpre aux boutons de carmin,
Coupe où l’on boit le sang filtré de la nature,
Sirène dont le souffle errant à l’aventure
Est un chuchotement d’amours sans lendemain.

Mais je préfère encor la rose poitrinaire
Dont l’incarnat plaintif avive la pâleur :
Oh ! comme tes soupirs embaumés, triste fleur,
M’arrivent doux et purs dans la clarté lunaire !

De la villa moderne à l’antique manoir,
Tu délectes partout mon œil et ma narine :
Où que j’aille, c’est toi que mon humeur chagrine
Frôle amoureusement comme un papillon noir.

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Vapeurs de mares

Le soir, la solitude et la neige s'entendent
Pour faire un paysage affreux de cet endroit
Blêmissant au milieu dans un demi-jour froid
Tandis que ses lointains d'obscurité se tendent.

Çà et là, des étangs dont les glaces se fendent
Avec un mauvais bruit qui suscite l'effroi ;
Là-bas, dans une terre où le vague s'accroît,
Des corbeaux qui s'en vont et d'autres qui s'attendent.

Voici qu'une vapeur voilée
Sort d'une mare dégelée
Puis d'une autre et d'une autre encor :

Lugubre hommage, en quelque sorte
Qui, lentement, vers le ciel mort
Monte de la campagne morte.

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Le Somnambule

Le chapeau sur la tête et la canne à la main,
Serrant dans un frac noir sa rigide ossature,
Il allait et venait au bord de la toiture,
D’un air automatique et d’un pas surhumain.

Singulier promeneur, spectre et caricature,
Sans cesse, il refaisait son terrible chemin.
Sur le ciel orageux, couleur de parchemin,
Il dessinait sa haute et funèbre stature.

Soudain, à la lueur d’un éclair infernal,
Comme il frisait le vide en rasant le chenal
Avec le pied danseur et vif d’un funambule,

L’horreur emplit mon être et figea tout mon sang,
Car un grand chat d’ébène hydrophobe et grinçant
Venait de réveiller le monsieur Somnambule.

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Ascension

Jésus au ciel est monté
Pour vous envoyer sa grâce
Espérance et charité,
Foi qui jamais ne se lasse,

Patience et tous les dons
Que l’esprit porte en ses flamme».
Et les trésors de pardons,
De zèle au salut des âmes,

De courage durant les
Tentations de ce monde.
Ah! surtout, oui, devant les
Tentations de ce monde,

Ces scandales étalés
Tour à tour beaux puis immondes,
Pauvres cœurs écartelés,
Tristes âmes vagabondes !

Jésus au ciel est monté,
Mais en nous laissant son ombre :
L’Évangile répété
Sans cesse aux peuples sans nombre.

Jésus au ciel est monté
Pour mieux veiller, Lui, fait homme,
Sur notre fragilité
Qu’il éprouva... Mais nous, comme

Jésus au ciel est monté
Notre nuit n’y pourrait suivre
Avant la mort sa clarté :
Ah ! d’esprit allons y vivre !

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Les Choses

Non ! Ce n’est pas toujours le vent
Qui fait bouger l’herbe ou la feuille,
Et quand le zéphyr se recueille,
Plus d’un épi tremble souvent.

Soufflant le parfum qu’elle couve,
Suant le poison sécrété,
La fleur bâille à la volupté,
Et dit le désir qu’elle éprouve.

Certaines donnent le vertige
Par le monstrueux de leur air,
Engloutissent, pompent la chair,
Sont des gueules sur une tige.

L’eau rampe comme le nuage
Ou se darde comme l’éclair,
Faisant triste ou gai, terne ou clair
Sa rumeur ou son babillage.

Sans tous les jeux de la lumière,
Sans les ombres et les reflets,
Les rochers gris et violets
Se posturent à leur manière.

Tel pleure dans sa somnolence,
Un autre, sec comme le bois,
Aura cette espèce de voix
Qui fait marmonner le silence.

L’âme parcourt comme la sève
Les objets les plus abîmés
Dans la mort, — ils sont animés
Pour tous les organes du rêve :

Pour ceux-ci, l’exigu, l’énorme
Existent par le frôlement,
La couleur, le bruissement,
Par la senteur et par la forme.

Nous pensons que les choses vivent…
C’est pourquoi nous les redoutons.
Il est des soirs où nous sentons
Qu’elles nous parlent et nous suivent.

Par elles les temps nous reviennent,
Elles retracent l’effacé,
Et racontent l’obscur passé
Comme des vieux qui se souviennent.

Elles dégagent pour notre âme
Du soupçon ou de la pitié,
Paix, antipathie, amitié,
Du contentement ou du blâme.

À nos peines, à nos délices,
Participant à leur façon,
Suivant nos actes, elles sont
Des ennemis ou des complices.

Chacune, simple ou nuancée,
Émet de sa construction
Une signification
Qui s’inflige à notre pensée.

Plus d’une, à force de confire
En tête à tête avec le deuil
Prend la figure du cercueil
Et de la Mort pour ainsi dire.

Comme une autre, usuel témoin
D’une allégresse coutumière,
Met du rire et de la lumière,
De l’hilarité dans son coin.

Les saules pleureurs se roidissent
Dans l’éplorement infini,
La branche d’orme vous bénit,
Les bras des vieux chênes maudissent.

L’une a l’allure prophétesse,
Une autre exprime du tourment ;
Toutes rendent le sentiment
De la joie ou de la tristesse.

Celle-là que maigrit, allonge,
La crépusculaire vapeur,
Revêt le hideux de la peur
Et le fantastique du songe

L’assassin voit la nue en marbre
S’ensanglanter sur son chemin,
Et la hache grince à la main
Qui lui fait massacrer un arbre.

Souvent, l’aube lancine et froisse
Le remords avec sa fraîcheur,
Et la neige avec sa blancheur
Épand des ténèbres d’angoisse.

Si par son aspect telle chose
Toutes les fois ne nous dit rien,
À chaque rencontre d’où vient
Que notre œil l’évite ou s’y pose ?…

Notre intelligence retorse
Déshonore leur don brutal
En prêtant son savoir du mal
À ces aveugles de la force.

Hélas ! pour combien d’entre celles
Qui sont barbares par destin,
L’homme n’a qu’un but qu’il atteint :
Les rendre encore plus cruelles !

Que ce sentiment vienne d’elles
Ou leur soit supposé par nous,
On leur trouve un semblant jaloux
Quand nous leur sommes infidèles.

On le sent : comme à l’innocence
On leur doit pudeur et respect,
Et l’on offense leur aspect
Par la débauche et la licence.

L’âme habite bloc et poussière :
Toute forme d’inanimé.
Son frisson y bat renfermé
Comme le cœur de la matière.

Et, de leur air doux ou farouche,
Indifférent ou curieux,
Semblant nous regarder sans yeux,
Et nous interpeller sans bouche,

Comme nous, ces sœurs en mystère,
En horreur, en fatalité,
Reflètent pour l’éternité
L’ennui du ciel et de la terre.

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Le Lutin

Par un soir d’hiver triste et bien de circonstance,
Un homme encor tout jeune et tout blanc de cheveux,
En ces termes, devant le plus claquant des feux,
Raconta le Lutin nié par l’assistance :

C’est pas à vous autr’, c’est certain !
Fit-il, parlant d’une manière
À la fois nette et singulière
Qu’apparaîtra jamais l’Lutin !

Pour ça, chez eux, par monts, par vaux,
Partageant leur travail, leur trêve,
Témoin d’leur sommeil et d’leur rêve,
Faut tout l’temps vivre avec les ch’vaux !

C’malin cavalier des Enfers
R’cherche l’ravineux d’un’ prairie,
L’retiré d’un’ vieille écurie,
Un’ nuit lourde avec des éclairs.

Moi, si j’ai pu l’voir de mon coin
Comme j’vous vois d’vant c’te ch’minée,
C’est qu’ tout’ les nuits, plus d’une année,
Près d’mes bêt’ j’ai couché dans l’foin.

Voici, soupira l’étranger,
Articulant presque à voix basse,
C’que dans une écurie y s’passe
Quand c’démon-là vient s’y loger.

C’est la plein’ nuit ! L’ciel orageux,
Qui brouille encor sa mauvais’ lune,
N’jette aux carreaux qu’un’ lumièr’ brune
Comm’ cell’ des fonds marécageux.

Vous êt’s là tout seul contr’ vos ch’vaux
Qui dress’ en fac’ de la mangeoire
Leur grand’ form’ rougeâtr’, blanche et noire,
L’jarret coudé sur leurs sabots.

Des fois, des tap’ments d’pieds mordant
L’pavé sec du bout d’leur ferraille,
L’broiement du foin, d’l’herbe ou d’la paille
Sous la meule égale des dents.

Mais, c’est si pareill’ment pareil,
Si toujours tout l’temps la mêm’ chose
Qu’au lieu d’vous fatiguer ça r’pose,
Ça berc’ l’ennui, l’songe et l’sommeil.

À part ça, tout s’tait dans la nuit...
L’vrai silence des araignées
Qui, bien qu’toujours embesognées,
Trouv’ moyen d’travailler sans bruit.

Là donc, au-d’sus — autour de vous,
Vous r’gardez leurs longu’ toil’ qui pendent...
À pein’ si vos oreill’ entendent
L’tonnerre au loin, grondant très doux.

Subit’ment, sans qu’ça s’soit trahi
Par quéqu’ chos’ qui craque ou qui sonne
Entr’ le Lutin !... un’ p’tit’ personne,
Qui pousse un rir’ bref... Hi-hi-hi !

Rien n’s’ouvre au moment qu’i’ paraît :
F’nêtr’, port’, plafond, rien n’se déferme,
Comm’ si l’vent qu’en apport’rait l’germe
L’engendrait là d’un coup d’secret.

Mais, sitôt entré, qu’ça descend
Dans l’écurie une vapeur rouge,
Où peureus’ment les chos’ qui bougent
Ont l’air de trembler dans du sang.

C’est tout nabot — v’lu comme un chien
Et d’une paraissanc’ pas obscure,
Puisqu’on n’perd rien d’sa p’tit’ figure
Qu’est censément fac’ de chrétien.

Toujours, avec son rir’ de vieux,
Il rôde avant de s’mettre à l’œuvre,
Dressant deux cornes en couleuvre
Qui r’luis’ aux flamm’ de ses p’tits yeux.

Brusque, en l’air vous l’voyez marcher...
Sans aile il y vol’ comme un’ chouette...
S’tient sus l’vide après chaqu’ pirouette
Comm’ s’i’ r’tombait sur un plancher.

Et le Lutin fait ses sabbats,
Faut qu’i’ r’gard’ tout, qu’i’ sent’, qu’i’ touche,
Court les murs avec ses pieds d’mouche,
Glisse au plafond la tête en bas.

Maint’nant, au travail ! Comme un fou
Vers les ch’vaux le voilà qui file,
À tous leur nouant à la file
Les poils de la tête et du cou.

Dans ces crins tordus et vrillés
Va comme un éclair sa main grêle,
Dans chaqu’ crinière qu’il emmêle
Il se façonn’ des étriers.

Puis, tel que ceux du genre humain,
L’une après l’autre, i’ mont’ chaqu’ bête,
À ch’val sur l’cou — tout près d’la tête,
En t’nant un’ oreill’ de chaqu’ main.

Alors, i’s’fait un’ grand’ clarté
Au milieu de c’te lumièr’ trouble...
L’mauvais rir’ du Lutin redouble,
Et ça rit de tous les côtés.

Son rir’ parle — on l’entend glapir :
« Hop ! hop ! » Les ch’vaux galop’ sur place,
Mais roid’ comm’ s’ils étaient en glace
Et sans autr’ bruit qu’un grand soupir.

Et tandis qu’une à une, alors,
Leurs gross’ larm’ lourdement s’égrènent...
On voit — les sueurs vous en prennent —
Danser ces ch’vaux qui paraiss’nt morts.

Puis, comm’ c’était v’nu ça s’en va.
L’écurie en mêm’ temps s’rassure :
Tout’ la ch’valin’ remâche en m’sure
Et r’cogn’ du pied sur l’caillou plat.

La s’cond’ fois vous n’êt’s que tremblant...
Mais la premier’, quell’ rude épreuve !...
Moi, ça m’en a vieilli... La preuve ?...
Ma voix basse et mes ch’veux tout blancs !

Ce récit bonhomique et simple en sa féerie
Ne laissa pourtant pas que de jeter un froid ;
Tous, avec un frisson, gagnèrent leur chez soi...
Nul ne fit, ce soir-là, sa ronde à l’écurie !

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La Réprouvée

Quelle était donc, ainsi, tout de noir recouverte,
Cette femme, là-bas, d’un si lugubre effet,
En me croisant, m’ayant laissé voir qu’elle avait
Le crâne dans du linge et la figure verte ?...

Mais, verte ! de ce vert végétal, cru, blanc jaune,
Comme un gros masque d’herbe et de feuilles de chou !
Elle avait passé là, d’un pied de caoutchouc,
Sans bruit, avec un air de chercheuse d’aumône.

Je la suivais des yeux, je la suivis des pas ;
Et, quand je fus près d’elle, en tremblant, presque bas,
Dans le son de ma voix mettant toute mon âme ;
« Mais qui donc êtes-vous, lui dis-je, pauvre femme ? »

Alors, parlant de dos, elle me répondit :
« C’que j’suis ? Vous n’savez pas ? eh ben ! j’suis l’êtr’ maudit !
Oh ! l’plus misérable et l’plus triste
Comm’ le plus inr’gardab’ q’existe !
N’ayant rien qu’à s’montrer pour fair’ le désert ;
J’suis la femm’ dont, au moins depuis vingt ans, l’cancer
A mangé p’tit à p’tit la fac’, comme un’ lent’ bête ;
Celle qui traîne après ell’ du dégoût et d’l’effroi,
À qui, s’renfermant vit’, les gens de son endroit
Donn’ du pain en r’tournant la tête !

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