Liminaire
... Ces souvenirs chauffent mon sang
Et pénètrent mes moelles...
Je me souviens du village près de l'Escaut,
D'où l'on voyait les grands bateaux
Passer, ainsi qu'un rêve empanaché de vent
Et merveilleux de voiles,
Le soir, en cortège, sous les étoiles.
Je me souviens de la bonne saison ;
Des parlottes, l'été, au seuil de la maison
Et du jardin plein de lumière,
Avec des fleurs, devant, et des étangs, derrière ;
Je me souviens des plus hauts peupliers,
De la volière et de la vigne en espalier
Et des oiseaux, pareils à des flammes solaires.
Je me souviens de l'usine voisine
- Tonnerres et météores
Roulant et ruisselant
De haut en bas, entre ses murs sonores,
Je me souviens des mille bruits brandis,
Des émeutes de vapeur blanche
Qu'on déchaînait, le samedi,
Pour le chômage du dimanche.
Je me souviens des pas sur le trottoir,
En automne, le soir,
Quand, les volets fermés, on écoutait la rue
Mourir :
La lampe à flamme crue
Brûlait et l'on disait le chapelet
Et des prières à n'en plus finir !
Je me souviens du vieux cheval,
De la vieille guimbarde aux couleurs fades,
De ma petite amie et du rival
Dont mes deux poings mataient la fièvre et les bravades.
Je me souviens du passeur d'eau et du maçon,
De la cloche dont j'ai gardé mémoire entière,
Et dont j'entends encore le son ;
Je me souviens du cimetière....
Mes simples vieux parents, ma bonne tante !
- Oh ! les herbes de leur tombeau
Que je voudrais mordre et manger ! -
C'était si doux la vie en abrégé !
C'était si jeune et beau
La vie, avec sa joie et son attente !
J'appris alors quel pays fier était la Flandre !
Et quels hommes, jadis, avaient fixé son sort,
En ces jours de bûchers et de flamme, où la cendre
Que dispersait le vent était celle des morts.
Je sus le nom des vieux martyrs farouches
Et maintes fois, ivre, fervent, pleurant et fou,
En cachette, le soir, j'ai embrassé leur bouche
Orde et rouge, sur l'image à deux sous.
J'aurais voulu souffrir l'excès de leur torture,
Crier ma rage aussi et sangloter vers eux,
Les clairs, les exaltés, les dompteurs d'aventure,
Les arracheurs de foudre aux mains de Philippe Deux.
Ou bien encor, c'étaient les communes splendides,
Les révoltes, roulant sur le pavé de Gand,
Chocs après chocs, leurs ouragans ;
C'étaient les tisserands et les foulons sordides,
Mordant les rois comme des chiens ardents,
Et leur laissant aux mains la trace de leurs dents.
C'étaient de grands remous de vie armée
Qui s'apaisaient dans le soleil,
Quaud les beffrois sonnaient la joie et le réveil
Sur les foules désopprimées.
C'était tout le passé : sang et or, fièvre et feu !
C'était le galop blanc des hautaines victoires
Criant, dans le tumulte et dans l'effroi, leurs voeux,
De l'un à l'autre bout du monde et de l'histoire.
II
Depuis, l'ombre s'est faite sur la Flandre !
Mais mon rêve survit et ne veut point descendre
Des tours, où tant d'orgueil, jadis, le fit monter.
Je regarde de là nos pensives cités ;
J'écoute se taire leur silence ;
Je vois s'ouvrir, comme un faisceau de lances,
L'abside en or des églises, le soir :
Un bruit de cloches, un envol d'encensoir
Là-bas des anges.....
Et la ville s'endort en des louanges.
Je vois aussi, du haut de ces énormes tours,
Les champs, les clos, les bourgs,
Les villages et les prairies,
Autour des larges métairies.
Les vieux pommiers vaillants,
Au temps d'Avril et des sèves nouvelles,
Semblent une troupe d'oiseaux blancs
Laissant traîner leurs ailes
En des vergers pleins de soleil.
Le vent est clair, l'air est vermeil,
L'amour des gars et des femmes superbes
Pousse, comme les fleurs, et se lève de l'herbe,
Robuste et fécondé.
On écoute rire et baguenauder,
Près des mares et des landes,
Les naïves légendes ;
Les vieilles coutumes mêlent encor
Leur beau fil d'or
Au solide tissu des moeurs et des paroles ;
On croit toujours aux sorcières et aux idoles ;
On est crédule et défiant, tout à la fois ;
On est rugueux, profond et lourd, comme les bois
Et sombre et violent, comme la mer brumeuse.
Oh ! l'Océan, là-bas, et sa fête écumeuse
A l'infini, sur les plages, l'hiver !
En ai-je aimé le vent et le désert !
En ai-je aimé la vie, en des barques tragiques,
Qui s'en allaient fouiller les eaux mythologiques
Où les grands dieux du Nord apparaissent encor !
En ai-je aimé les ports, les caps, les baies,
Le môle en bois blanchi que l'ouragan balaie,
Les vieux pêcheurs usés, têtus, tranquilles,
Les pilotes tannés et forts,
Les mousses clairs, les belles filles !
Oh ! l'ai-je aimé éperdument
Ce peuple - aimé jusqu'en ses injustices,
Jusqu'en ses crimes, jusqu'en ses vices !
L'ai-je rêvé fier et rugueux, comme un serment,
Ne sentant rien, sinon que j'étais de sa race,
Que sa tristesse était la mienne et que sa face
Me regardait penser, me regardait vouloir,
Sous la lampe, le soir,
Quand je lisais sa gloire en mes livres de classe !
Aussi, lui ai-je, avec ferveur, voué ces vers
Qui le chantent, dans la grandeur ou l'infortune,
Comme la Flandre abaisse ou lève au long des mers,
Avec ses sables d'or sa guirlande de dunes.
poésie de Emile Verhaeren
Ajouté par Lucian Velea
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Le départ
Traînant leurs pas après leurs pas
Le front pesant et le coeur las,
S'en vont, le soir, par la grand'route,
Les gens d'ici, buveurs de pluie,
Lécheurs de vent, fumeurs de brume.
Les gens d'ici n'ont rien de rien,
Rien devant eux
Que l'infini de la grand'route.
Chacun porte au bout d'une gaule,
Dans un mouchoir à carreaux bleus,
Chacun porte dans un mouchoir,
Changeant de main, changeant d'épaule,
Chacun porte
Le linge usé de son espoir.
Les gens s'en vont, les gens d'ici,
Par la grand'route à l'infini.
L'auberge est là, près du bois nu,
L'auberge est là de l'inconnu ;
Sur ses dalles, les rats trimballent
Et les souris.
L'auberge, au coin des bois moisis,
Grelotte, avec ses murs mangés,
Avec son toit comme une teigne,
Avec le bras de son enseigne
Qui tend au vent un os rongé.
Les gens d'ici sont gens de peur :
Ils font des croix sur leur malheur
Et tremblent ;
Les gens d'ici ont dans leur âme
Deux tisons noirs, mais point de flamme,
Deux tisons noirs en croix.
Les gens d'ici sont gens de peur ;
Et leurs autels n'ont plus de cierges
Et leur encens n'a plus d'odeur :
Seules, en des niches désertes,
Quelques roses tombent inertes
Autour d'un Christ en plâtre peint.
Les gens d'ici ont peur de l'ombre sur leurs champs,
De la lune sur leurs étangs,
D'un oiseau mort contre une porte ;
Les gens d'ici ont peur des gens.
Les gens d'ici sont malhabiles
La tête lente et les cerveaux débiles
Quoique tannés d'entêtement ;
Ils sont ladres, ils sont minimes
Et s'ils comptent c'est par centimes,
Péniblement, leur dénuement.
Avec leur chat, avec leur chien,
Avec l'oiseau dans une cage,
Avec, pour vivre, un seul moyen :
Boire son mal, taire sa rage ;
Les pieds usés, le coeur moisi,
Les gens d'ici,
Quittant leur gîte et leur pays,
S'en vont, ce soir, vers l'infini.
Les mères traînent à leurs jupes
Leur trousseau long d'enfants bêlants,
Trinqueballés, trinqueballants ;
Les yeux clignants des vieux s'occupent
A refixer, une dernière fois,
Leur coin de terre morne et grise,
Où mord l'averse, où mord la bise,
Où mord le froid.
Suivent les gars des bordes,
Les bras maigres comme des cordes,
Sans plus d'orgueil, sans même plus
Le moindre élan vers les temps révolus
Et le bonheur des autrefois,
Sans plus la force en leurs dix doigts
De se serrer en poings contre le sort
Et la colère de la mort.
Les gens des champs, les gens d'ici
Ont du malheur à l'infini.
Leurs brouettes et leurs charrettes
Trinqueballent aussi,
Cassant, depuis le jour levé,
Les os pointus du vieux pavé :
Quelques-unes, plus grêles que squelettes,
Entrechoquent des amulettes
A leurs brancards,
D'autres grincent, les ais criards,
Comme les seaux dans les citernes ;
D'autres portent de vieillottes lanternes.
Les chevaux las
Secouent, à chaque pas,
Le vieux lattis de leur carcasse ;
Le conducteur s'agite et se tracasse,
Comme quelqu'un qui serait fou,
Lançant parfois vers n'importe où,
Dans les espaces,
Une pierre lasse
Aux corbeaux noirs du sort qui passe.
Les gens d'ici
Ont du malheur - et sont soumis.
Et les troupeaux rêches et maigres,
Par les chemins râpés et par les sablons aigres,
Egalement sont les chassés,
Aux coups de fouet inépuisés
Des famines qui exterminent :
Moutons dont la fatigue à tout caillou ricoche,
Boeufs qui meuglent vers la mort proche,
Vaches lentes et lourdes
Aux pis vides comme des gourdes.
Ainsi s'en vont bêtes et gens d'ici,
Par le chemin de ronde
Qui fait dans la détresse et dans la nuit,
Immensément, le tour du monde,
Venant, dites, de quels lointains,
Par à travers les vieux destins,
Passant les bourgs et les bruyères,
Avec, pour seul repos, l'herbe des cimetières,
Allant, roulant, faisant des noeuds
De chemins noirs et tortueux,
Hiver, automne, été, printemps,
Toujours lassés, toujours partant
De l'infini pour l'infini.
Tandis qu'au loin, là-bas,
Sous les cieux lourds, fuligineux et gras,
Avec son front comme un Thabor,
Avec ses suçoirs noirs et ses rouges haleines
Hallucinant et attirant les gens des plaines,
C'est la ville que la nuit formidable éclaire,
La ville en plâtre, en stuc, en bois, en fer, en or,
- Tentaculaire.
poésie de Emile Verhaeren
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Les Heures Claires
O la splendeur de notre joie,
Tissée en or dans l'air de soie!
Voici la maison douce et son pignon léger,
Et le jardin et le verger.
Voici le banc, sous les pommiers
D'où s'effeuille le printemps blanc,
A pétales frôlants et lents.
Voici des vols de lumineux ramiers
Plânant, ainsi que des présages,
Dans le ciel clair du paysage.
Voici--pareils à des baisers tombés sur terre
De la bouche du frêle azur--
Deux bleus étangs simples et purs,
Bordés naïvement de fleurs involontaires.
O la splendeur de notre joie et de nous-mêmes,
En ce jardin où nous vivons de nos emblèmes!
Là-bas, de lentes formes passent,
Sont-ce nos deux âmes qui se délassent,
Au long des bois et des terrasses?
Sont-ce tes seins, sont-ce tes yeux
Ces deux fleurs d'or harmonieux?
Et ces herbes--on dirait des plumages
Mouillés dans la source qu'ils plissent--
Sont-ce tes cheveux frais et lisses?
Certes, aucun abri ne vaut le clair verger,
Ni la maison au toit léger,
Ni ce jardin, où le ciel trame
Ce climat cher à nos deux âmes.
Quoique nous le voyions fleurir devant nos yeux,
Ce jardin clair où nous passons silencieux,
C'est plus encore en nous que se féconde
Le plus joyeux et le plus doux jardin du monde.
Car nous vivons toutes les fleurs,
Toutes les herbes, toutes les palmes
En nos rires et en nos pleurs
De bonheur pur et calme.
Car nous vivons toutes les transparences
De l'étang bleu qui reflète l'exubérance
Des roses d'or et des grands lys vermeils:
Bouches et lèvres de soleil.
Car nous vivons toute la joie
Dardée en cris de fête et de printemps,
En nos aveux, où se côtoient
Les mots fervents et exaltants.
Oh! dis, c'est bien en nous que se féconde
Le plus joyeux et clair jardin du monde.
Ce chapiteau barbare, où des monstres se tordent,
Soudés entre eux, à coups de griffes et de dents,
En un tumulte fou de sang, de cris ardents,
De blessures et de gueules qui s'entre-mordent,
C'était moi-même, avant que tu fusses la mienne,
O toi la neuve, ô toi l'ancienne!
Qui vins à moi des loins d'éternité,
Avec, entre tes mains, l'ardeur et la bonté.
Je sens en toi les mêmes choses très profondes
Qu'en moi-même dormir
Et notre soif de souvenir
Boire l'écho, où nos passés se correspondent.
Nos yeux ont dû pleurer aux mêmes heures,
Sans le savoir, pendant l'enfance:
Avoir mêmes effrois, mêmes bonheurs,
Mêmes éclairs de confiance:
Car je te suis lié par l'inconnu
Qui me fixait, jadis au fond des avenues
Par où passait ma vie aventurière,
Et, certes, si j'avais regardé mieux,
J'aurais pu voir s'ouvrir tes yeux
Depuis longtemps en ses paupières.
Le ciel en nuit s'est déplié
Et la lune semble veiller
Sur le silence endormi.
Tout est si pur et clair,
Tout est si pur et si pâle dans l'air
Et sur les lacs du paysage ami,
Qu'elle angoisse, la goutte d'eau
Qui tombe d'un roseau
Et tinte et puis se tait dans l'eau.
Mais j'ai tes mains entre les miennes
Et tes yeux sûrs, qui me retiennent,
De leurs ferveurs, si doucement;
Et je te sens si bien en paix de toute chose,
Que rien, pas même un fugitif soupçon de crainte,
Ne troublera, fût-ce un moment,
La confiance sainte
Qui dort en nous comme un enfant repose.
Chaque heure, où je pense à ta bonté
Si simplement profonde,
Je me confonds en prières vers toi.
Je suis venu si tard
Vers la douceur de ton regard
Et de si loin, vers tes deux mains tendues,
Tranquillement, par à travers les étendues!
J'avais en moi tant de rouille tenace
Qui me rongeait, à dents rapaces,
La confiance;
J'étais si lourd, j'étais si las,
J'étais si vieux de méfiance,
J'étais si lourd, j'étais si las
Du vain chemin de tous mes pas.
Je méritais si peu la merveilleuse joie
De voir tes pieds illuminer ma voie,
Que j'en reste tremblant encore et presqu'en pleurs,
Et humble, à tout jamais, en face du bonheur.
Tu arbores parfois cette grâce bénigne
Du matinal jardin tranquille et sinueux
Qui déroule, là-bas, parmi les lointains bleus,
Ses doux chemins courbés en cols de cygne.
Et, d'autres fois, tu m'es le frisson clair
Du vent rapide et miroitant
Qui passe, avec ses doigts d'éclair,
Dans les crins d'eau de l'étang blanc.
Au bon toucher de tes deux mains,
Je sens comme des feuilles
Me doucement frôler;
Que midi brûle le jardin.
Les ombres, aussitôt recueillent
Les paroles chères dont ton être a tremblé.
Chaque moment me semble, grâce à toi,
Passer ainsi divinement en moi.
Aussi, quand l'heure vient de la nuit blême,
Où tu te cèles en toi-même,
En refermant les yeux,
Sens-tu mon doux regard dévotieux,
Plus humble et long qu'une prière,
Remercier le tien sous tes closes paupières?
Oh! laisse frapper à la porte
La main qui passe avec ses doigts futiles;
Notre heure est si unique, et le reste qu'importe,
Le reste, avec ses doigts futiles.
Laisse passer, par le chemin,
La triste et fatigante joie,
Avec ses crécelles en mains.
Laisse monter, laisse bruire
Et s'en aller le rire;
Laisse passer la foule et ses milliers de voix.
L'instant est si beau de lumière,
Dans le jardin, autour de nous,
L'instant est si rare de lumière trémière,
Dans notre coeur, au fond de nous.
Tout nous prêche de n'attendre plus rien
De ce qui vient ou passe,
Avec des chansons lasses
Et des bras las par les chemins.
Et de rester les doux qui bénissons le jour.
Même devant la nuit d'ombre barricadée,
Aimant en nous, par dessus tout, l'idée
Que bellement nous nous faisons de notre amour.
Comme aux âges naïfs, je t'ai donné mon coeur,
Ainsi qu'une ample fleur
Qui s'ouvre, au clair de la rosée;
Entre ses plis frêles, ma bouche s'est posée.
La fleur, je la cueillis au pré des fleurs en flamme;
Ne lui dis rien: car la parole entre nous deux
Serait banale, et tous les mots sont hasardeux.
C'est à travers les yeux que l'âme écoute une âme.
La fleur qui est mon coeur et mon aveu,
Tout simplement, à tes lèvres confie
Qu'elle est loyale et claire et bonne, et qu'on se fie
Au vierge amour, comme un enfant se fie à Dieu.
Laissons l'esprit fleurir sur les collines,
En de capricieux chemins de vanité;
Et faisons simple accueil à la sincérité
Qui tient nos deux coeurs clairs, en ses mains cristallines;
Et rien n'est beau comme une confession d'âmes,
L'une à l'autre, le soir, lorsque la flamme
Des incomptables diamants
Brûle, comme autant d'yeux
Silencieux,
Le silence des firmaments.
Le printemps jeune et bénévole
Qui vêt le jardin de beauté
Elucide nos voix et nos paroles
Et les trempe dans sa limpidité.
La brise et les lèvres des feuilles
Babillent--et effeuillent
En nous les syllabes de leur clarté.
Mais le meilleur de nous se gare
Et fuit les mots matériels;
Un simple et doux élan muet
Mieux que tout verbe amarre
Notre bonheur à son vrai ciel:
Celui de ton âme, à deux genoux,
Tout simplement, devant la mienne,
Et de mon âme, à deux genoux,
Très doucement, devant la tienne.
Viens lentement t'asseoir
Près du parterre, dont le soir
Ferme les fleurs de tranquille lumière,
Laisse filtrer la grande nuit en toi:
Nous sommes trop heureux pour que sa mer d'effroi
Trouble notre prière.
Là-haut, le pur cristal des étoiles s'éclaire.
Voici le firmament plus net et translucide
Qu'un étang bleu ou qu'un vitrail d'abside;
Et puis voici le ciel qui regarde à travers.
Les mille voix de l'énorme mystère
Parlent autour de toi.
Les mille lois de la nature entière
Bougent autour de toi,
Les arcs d'argent de l'invisible
Prennent ton âme et son élan pour cible,
Mais tu n'as peur, oh! simple coeur,
Mais tu n'as peur, puisque ta foi
Est que toute la terre collabore
A cet amour que fit éclore
La vie et son mystère en toi.
Joins donc les mains tranquillement
Et doucement adore;
Un grand conseil de pureté
Et de divine intimité
Flotte, comme une étrange aurore,
Sous les minuits du firmament.
Combien elle est facilement ravie,
Avec ses yeux d'extase ignée,
Elle, la douce et résignée
Si simplement devant la vie.
Ce soir, comme un regard la surprenait fervente,
Et comme un mot la transportait
Au pur jardin de joie, où elle était
Tout à la fois reine et servante.
Humble d'elle, mais ardente de nous,
C'était à qui ploierait les deux genoux,
Pour recueillir le merveilleux bonheur
Qui, mutuel, nous débordait du coeur.
Nous écoutions se taire, en nous, la violence
De l'exaltant amour qu'emprisonnaient nos bras
Et le vivant silence
Dire des mots que nous ne savions pas.
Au temps où longuement j'avais souffert
Où les heures m'étaient des pièges,
Tu m'apparus l'accueillante lumière
Qui luit, aux fenêtres, l'hiver,
Au fonds des soirs, sur de la neige.
Ta clarté d'âme hospitalière
Frôla, sans le blesser, mon coeur,
Comme une main de tranquille chaleur;
Un espoir tiède, un mot clément,
Pénétrèrent en moi très lentement;
Puis vint la bonne confiance
Et la franchise et la tendresse et l'alliance,
Enfin, de nos deux mains amies,
Un soir de claire entente et de douce accalmie.
Depuis, bien que l'été ait succédé au gel,
En nous-mêmes et sous le ciel,
Dont les flammes éternisées
Pavoisent d'or tous les chemins de nos pensées,
Et que l'amour soit devenu la fleur immense,
Naissant du fier désir,
Qui, sans cesse, pour mieux encor grandir,
En notre coeur, se recommence,
Je regarde toujours la petite lumière
Qui me fut douce, la première.
Je ne détaille pas, ni quels nous sommes
L'un pour l'autre, ni les pourquois, ni les raisons:
Tout doute est mort, en ce jardin de floraisons
Qui s'ouvre en nous et hors de nous, si loin des hommes.
Je ne raisonne pas, et ne veux pas savoir,
Et rien ne troublera ce qui n'est que mystère
Et qu'élans doux et que ferveur involontaire
Et que tranquille essor vers nos parvis d'espoir.
Je te sens claire avant de te comprendre telle;
Et c'est ma joie, infiniment,
De m'éprouver si doucement aimant,
Sans demander pourquoi ta voix m'appelle.
Soyons simples et bons--et que le jour
Nous soit tendresse et lumière servies,
Et laissons dire que la vie
N'est point faite pour un pareil amour.
A ces reines qui lentement descendent
Les escaliers en ors et fleurs de la légende,
Dans mon rêve, parfois, je t'apparie;
Je te donne des noms qui se marient
A la clarté, à la splendeur et à la joie,
Et bruissent en syllabes de soie,
Au long des vers bâtis comme une estrade
Pour la danse des mots et leurs belles parades.
Mais combien vite on se lasse du jeu,
A te voir douce et profonde et si peu
Celle dont on enjolive les attitudes;
Ton front si clair et pur et blanc de certitude,
Tes douces mains d'enfant en paix sur tes genoux,
Tes seins se soulevant au rythme de ton pouls
Qui bat comme ton coeur immense et ingénu,
Oh! comme tout, hormis cela et ta prière,
Oh! comme tout est pauvre et vain, hors la lumière
Qui me regarde et qui m'accueille en tes yeux nus.
Je dédie à tes pleurs, à ton sourire,
Mes plus douces pensées,
Celles que je te dis, celles aussi
Qui demeurent imprécisées
Et trop profondes pour les dire.
Je dédie à tes pleurs, à ton sourire
A toute ton âme, mon âme,
Avec ses pleurs et ses sourires
Et son baiser.
Vois-tu, l'aurore naît sur la terre effacée,
Des liens d'ombre semblent glisser
Et s'en aller, avec mélancolie;
L'eau des étangs s'écoule et tamise son bruit,
L'herbe s'éclaire et les corolles se déplient,
Et les bois d'or se désenlacent de la nuit.
Oh! dis, pouvoir un jour,
Entrer ainsi dans la pleine lumière;
Oh! dis, pouvoir un jour
Avec toutes les fleurs de nos âmes trémières,
Sans plus aucun voile sur nous,
Sans plus aucun mystère en nous,
Oh dis, pouvoir, un jour,
Entrer à deux dans le lucide amour!
Je noie en tes deux yeux mon âme toute entière
Et l'élan fou de cette âme éperdue,
Pour que, plongée en leur douceur et leur prière,
Plus claire et mieux trempée, elle me soit rendue.
S'unir pour épurer son être,
Comme deux vitraux d'or en une même abside
Croisent leurs feux différemment lucides
Et se pénètrent!
Je suis parfois si lourd, si las,
D'être celui qui ne sait pas
Etre parfait, comme il se veut!
Mon coeur se bat contre ses voeux,
Mon coeur dont les plantes mauvaises,
Entre des rocs d'entêtement,
Dressent, sournoisement,
Leurs fleurs d'encre ou de braise;
Mon coeur si faux, si vrai, selon les jours,
Mon coeur contradictoire,
Mon coeur exagéré toujours
De joie immense ou de crainte attentatoire.
Pour nous aimer des yeux,
Lavons nos deux regards, de ceux
Que nous avons croisés, par milliers, dans la vie
Mauvaise et asservie.
L'aube est en fleur et en rosée
Et en lumière tamisée
Très douce:
On croirait voir de molles plumes
D'argent et de soleil, à travers brumes,
Frôler et caresser, dans le jardin, les mousses.
Nos bleus et merveilleux étangs
Tremblent et s'animent d'or miroitant,
Des vols émeraudés, sous les arbres, circulent;
Et la clarté, hors des chemins, des clos, des haies,
Balaie
La cendre humide, où traîne encor le crépuscule.
Au clos de notre amour, l'été se continue:
Un paon d'or, là-bas traverse une avenue;
Des pétales pavoisent,
--Perles, émeraudes, turquoises--
L'uniforme sommeil des gazons verts;
Nos étangs bleus luisent, couverts
Du baiser blanc des nénuphars de neige;
Aux quinconces, nos groseillers font des cortèges;
Un insecte de prisme irrite un coeur de fleur;
De merveilleux sous-bois se jaspent de lueurs;
Et, comme des bulles légères, mille abeilles
Sur des grappes d'argent, vibrent, au long des treilles.
L'air est si beau qu'il paraît chatoyant;
Sous les midis profonds et radiants,
On dirait qu'il remue en roses de lumière;
Tandis qu'au loin, les routes coutumières,
Telles de lents gestes qui s'allongent vermeils,
A l'horizon nacré, montent vers le soleil.
Certes, la robe en diamants du bel été
Ne vêt aucun jardin d'aussi pure clarté;
Et c'est la joie unique éclose en nos deux âmes
Qui reconnait sa vie en ces bouquets de flammes.
Que tes yeux clairs, tes yeux d'été,
Me soient, sur terre,
Les images de la bonté.
Laissons nos âmes embrasées
Exalter d'or chaque flamme de nos pensées.
Que mes deux mains contre ton coeur
Te soient, sur terre,
Les emblèmes de la douceur.
Vivons pareils à deux prières éperdues
L'une vers l'autre, à toute heure, tendues.
Que nos baisers sur nos bouches ravies
Nous soient sur terre,
Les symboles de notre vie.
Dis-moi, ma simple et ma tranquille amie,
Dis, combien l'absence, même d'un jour,
Attriste et attise l'amour
Et le réveille, en ses brûlures endormies.
Je m'en vais au devant de ceux
Qui reviennent des lointains merveilleux,
Où, dès l'aube, tu es allée;
Je m'assieds sous un arbre, au détour de l'allée,
Et, sur la route, épiant leur venue,
Je regarde et regarde, avec ferveur, leurs yeux
Encore clairs de t'avoir vue.
Et je voudrais baiser leurs doigts qui t'ont touchée,
Et leur crier des mots qu'ils ne comprendraient pas,
Et j'écoute longtemps se cadencer leurs pas
Vers l'ombre, où les vieux soirs tiennent la nuit penchée.
En ces heures où nous sommes perdus
Si loin de tout ce qui n'est pas nous-mêmes.
Quel sang lustral ou quel baptême
Baigne nos coeurs vers tout l'amour tendus?
Joignant les mains, sans que l'on prie,
Tendant les bras, sans que l'on crie,
Mais adorant on ne sait quoi
De plus lointain et de plus pur que soi,
L'esprit fervent et ingénu,
Dites, comme on se fond, comme on se vit dans l'inconnu.
Comme on s'abîme en la présence
De ces heures de suprême existence,
Comme l'âme voudrait des cieux
Pour y chercher de nouveaux dieux,
Oh! l'angoissante et merveilleuse joie
Et l'espérance audacieuse
D'être, un jour, à travers la mort même, la proie
De ces affres silencieuses.
Oh! ce bonheur
Si rare et si frêle parfois
Qu'il nous fait peur!
Nous avons beau taire nos voix,
Et nous faire comme une tente,
Avec toute ta chevelure,
Pour nous créer un abri sûr,
Souvent l'angoisse en nos âmes fermente.
Mais notre amour étant comme un ange à genoux,
Prie et supplie,
Que l'avenir donne à d'autres que nous
Même tendresse et même vie,
Pour que leur sort de notre sort ne soit jaloux.
Et puis, aux jours mauvais, quand les grands soirs
Illimitent, jusques au ciel, le désespoir,
Nous demandons pardon à la nuit qui s'enflamme
De la douceur de notre âme.
Vivons, dans notre amour et notre ardeur,
Vivons si hardiment nos plus belles pensées
Qu'elles s'entrelacent, harmonisées
A l'extase suprême et l'entière ferveur.
Parce qu'en nos âmes pareilles,
Quelque chose de plus sacré que nous
Et de plus pur et de plus grand s'éveille,
Joignons les mains pour l'adorer à travers nous.
Il n'importe que nous n'ayons que cris ou larmes
Pour humblement le définir,
Et que si rare et si puissant en soit le charme,
Qu'à le goûter, nos coeurs soient prêts à défaillir.
Restons quand même et pour toujours, les fous
De cet amour presqu'implacable,
Et les fervents, à deux genoux,
Du Dieu soudain qui règne en nous,
Si violent et si ardemment doux
Qu'il nous fait mal et nous accable.
Sitôt que nos bouches se touchent,
Nous nous sentons tant plus clairs de nous-mêmes
Que l'on dirait des Dieux qui s'aiment
Et qui s'unissent en nous-mêmes;
Nous nous sentons le coeur si divinement frais
Et si renouvelé par leur lumière
Première
Que l'univers, sous leur clarté, nous apparaît.
La joie est à nos yeux l'unique fleur du monde
Qui se prodigue et se féconde,
Innombrable, sur nos routes d'en bas;
Comme là haut, par tas,
En des pays de soie où voyagent des voiles
Brille la fleur myriadaire des étoiles.
L'ordre nous éblouit, comme les feux, la cendre,
Tout nous éclaire et nous paraît: flambeau;
Nos plus simples mots ont un sens si beau
Que nous les répétons pour les sans cesse entendre.
Nous sommes les victorieux sublimes
Qui conquérons l'éternité,
Sans nul orgueil et sans songer au temps minime:
Et notre amour nous semble avoir toujours été.
Pour que rien de nous deux n'échappe à notre étreinte,
Si profonde qu'elle en est sainte
Et qu'à travers le corps même, l'amour soit clair,
Nous descendons ensemble au jardin de ta chair.
Tes seins sont là, ainsi que des offrandes,
Et tes deux mains me sont tendues;
Et rien ne vaut la naïve provende
Des paroles dites et entendues.
L'ombre des rameaux blancs voyage
Parmi ta gorge et ton visage
Et tes cheveux dénouent leur floraison,
En guirlandes, sur les gazons.
La nuit est toute d'argent bleu,
La nuit est un beau lit silencieux,
La nuit douce, dont les brises vont, une à une,
Effeuiller les grands lys dardés au clair de lune.
Bien que déjà, ce soir,
L'automne
Laisse aux sentes et aux orées,
Comme des mains dorées,
Lentes, les feuilles choir;
Bien que déjà l'automne,
Ce soir, avec ses bras de vent,
Moissonne
Sur les rosiers fervents,
Les pétales et leur pâleur,
Ne laissons rien de nos deux âmes
Tomber soudain avec ces fleurs.
Mais tous les deux autour des flammes
De l'âtre en or du souvenir,
Mais tous les deux blottissons-nous,
Les mains au feu et les genoux.
Contre les deuils à craindre ou à venir,
Contre le temps qui fixe à toute ardeur sa fin,
Contre notre terreur, contre nous-mêmes, enfin,
Blottissons-nous, près du foyer,
Que la mémoire en nous fait flamboyer.
Et si l'automne obère
A grands pans d'ombre et d'orages plânants,
Les bois, les pelouses et les étangs,
Que sa douleur du moins n'altère
L'intérieur jardin tranquillisé,
Où s'unissent, dans la lumière,
Les pas égaux de nos pensées.
Le don du corps, lorsque l'âme est donnée
N'est rien que l'aboutissement
De deux tendresses entraînées
L'une vers l'autre, éperdûment.
Tu n'es heureuse de ta chair
Si simple, en sa beauté natale,
Que pour, avec ferveur, m'en faire
L'offre complète et l'aumône totale.
Et je me donne à toi, ne sachant rien
Sinon que je m'exalte à te connaître,
Toujours meilleure et plus pure peut-être
Depuis que ton doux corps offrit sa fête au mien.
L'amour, oh! qu'il nous soit la clairvoyance
Unique, et l'unique raison du coeur,
A nous, dont le plus fol bonheur
Est d'être fous de confiance.
Fût-il en nous une seule tendresse,
Une pensée, une joie, une promesse,
Qui n'allât, d'elle-même, au devant de nos pas?
Fût-il une prière en secret entendue,
Dont nous n'ayons serré les mains tendues
Avec douceur, sur notre sein?
Fût-il un seul appel, un seul dessein,
Un voeu tranquille ou violent
Dont nous n'ayons épanoui l'élan?
Et, nous aimant ainsi,
Nos coeurs s'en sont allés, tels des apôtres,
Vers les doux coeurs timides et transis
Des autres:
Ils les ont conviés, par la pensée,
A se sentir aux nôtres fiancés,
A proclamer l'amour avec des ardeurs franches,
Comme un peuple de fleurs aime la même branche
Qui le suspend et le baigne dans le soleil;
Et notre âme, comme agrandie, en cet éveil,
S'est mise à célébrer tout ce qui aime,
Magnifiant l'amour pour l'amour même,
Et à chérir, divinement, d'un désir fou,
Le monde entier qui se résume en nous.
Le beau jardin fleuri de flammes
Qui nous semblait le double ou le miroir,
Du jardin clair que nous portions dans l'âme,
Se cristallise en gel et or, ce soir.
Un grand silence blanc est descendu s'asseoir
Là-bas, aux horizons de marbre,
Vers où s'en vont, par défilés, les arbres
Avec leur ombre immense et bleue
Et régulière, à côté d'eux.
Aucun souffle de vent, aucune haleine.
Les grands voiles du froid,
Se déplient seuls, de plaine en plaine,
Sur des marais d'argent ou des routes en croix.
Les étoiles paraissent vivre.
Comme l'acier, brille le givre,
A travers l'air translucide et glacé.
De clairs métaux pulvérisés
A l'infini, semblent neiger
De la pâleur d'une lune de cuivre.
Tout est scintillement dans l'immobilité.
Et c'est l'heure divine, où l'esprit est hanté
Par ces mille regards que projette sur terre,
Vers les hasards de l'humaine misère,
La bonne et pure et inchangeable éternité.
S'il arrive jamais
Que nous soyons, sans le savoir,
Souffrance ou peine ou désespoir,
L'un pour l'autre; s'il se faisait
Que la fatigue ou le banal plaisir
Détendissent en nous l'arc d'or du haut désir;
Si le cristal de la pure pensée
De notre amour doit se briser,
Si malgré tout, je me sentais
Vaincu pour n'avoir pas été
Assez en proie à la divine immensité
De la bonté;
Alors, oh! serrons-nous comme deux fous sublimes
Qui sous les cieux cassés, se cramponnent aux cimes
Quand même.--Et d'un unique essor
L'âme en soleil, s'exaltent dans la mort.
poésie de Emile Verhaeren
Ajouté par Lucian Velea
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Le Lutin
Par un soir d’hiver triste et bien de circonstance,
Un homme encor tout jeune et tout blanc de cheveux,
En ces termes, devant le plus claquant des feux,
Raconta le Lutin nié par l’assistance :
C’est pas à vous autr’, c’est certain !
Fit-il, parlant d’une manière
À la fois nette et singulière
Qu’apparaîtra jamais l’Lutin !
Pour ça, chez eux, par monts, par vaux,
Partageant leur travail, leur trêve,
Témoin d’leur sommeil et d’leur rêve,
Faut tout l’temps vivre avec les ch’vaux !
C’malin cavalier des Enfers
R’cherche l’ravineux d’un’ prairie,
L’retiré d’un’ vieille écurie,
Un’ nuit lourde avec des éclairs.
Moi, si j’ai pu l’voir de mon coin
Comme j’vous vois d’vant c’te ch’minée,
C’est qu’ tout’ les nuits, plus d’une année,
Près d’mes bêt’ j’ai couché dans l’foin.
Voici, soupira l’étranger,
Articulant presque à voix basse,
C’que dans une écurie y s’passe
Quand c’démon-là vient s’y loger.
C’est la plein’ nuit ! L’ciel orageux,
Qui brouille encor sa mauvais’ lune,
N’jette aux carreaux qu’un’ lumièr’ brune
Comm’ cell’ des fonds marécageux.
Vous êt’s là tout seul contr’ vos ch’vaux
Qui dress’ en fac’ de la mangeoire
Leur grand’ form’ rougeâtr’, blanche et noire,
L’jarret coudé sur leurs sabots.
Des fois, des tap’ments d’pieds mordant
L’pavé sec du bout d’leur ferraille,
L’broiement du foin, d’l’herbe ou d’la paille
Sous la meule égale des dents.
Mais, c’est si pareill’ment pareil,
Si toujours tout l’temps la mêm’ chose
Qu’au lieu d’vous fatiguer ça r’pose,
Ça berc’ l’ennui, l’songe et l’sommeil.
À part ça, tout s’tait dans la nuit...
L’vrai silence des araignées
Qui, bien qu’toujours embesognées,
Trouv’ moyen d’travailler sans bruit.
Là donc, au-d’sus — autour de vous,
Vous r’gardez leurs longu’ toil’ qui pendent...
À pein’ si vos oreill’ entendent
L’tonnerre au loin, grondant très doux.
Subit’ment, sans qu’ça s’soit trahi
Par quéqu’ chos’ qui craque ou qui sonne
Entr’ le Lutin !... un’ p’tit’ personne,
Qui pousse un rir’ bref... Hi-hi-hi !
Rien n’s’ouvre au moment qu’i’ paraît :
F’nêtr’, port’, plafond, rien n’se déferme,
Comm’ si l’vent qu’en apport’rait l’germe
L’engendrait là d’un coup d’secret.
Mais, sitôt entré, qu’ça descend
Dans l’écurie une vapeur rouge,
Où peureus’ment les chos’ qui bougent
Ont l’air de trembler dans du sang.
C’est tout nabot — v’lu comme un chien
Et d’une paraissanc’ pas obscure,
Puisqu’on n’perd rien d’sa p’tit’ figure
Qu’est censément fac’ de chrétien.
Toujours, avec son rir’ de vieux,
Il rôde avant de s’mettre à l’œuvre,
Dressant deux cornes en couleuvre
Qui r’luis’ aux flamm’ de ses p’tits yeux.
Brusque, en l’air vous l’voyez marcher...
Sans aile il y vol’ comme un’ chouette...
S’tient sus l’vide après chaqu’ pirouette
Comm’ s’i’ r’tombait sur un plancher.
Et le Lutin fait ses sabbats,
Faut qu’i’ r’gard’ tout, qu’i’ sent’, qu’i’ touche,
Court les murs avec ses pieds d’mouche,
Glisse au plafond la tête en bas.
Maint’nant, au travail ! Comme un fou
Vers les ch’vaux le voilà qui file,
À tous leur nouant à la file
Les poils de la tête et du cou.
Dans ces crins tordus et vrillés
Va comme un éclair sa main grêle,
Dans chaqu’ crinière qu’il emmêle
Il se façonn’ des étriers.
Puis, tel que ceux du genre humain,
L’une après l’autre, i’ mont’ chaqu’ bête,
À ch’val sur l’cou — tout près d’la tête,
En t’nant un’ oreill’ de chaqu’ main.
Alors, i’s’fait un’ grand’ clarté
Au milieu de c’te lumièr’ trouble...
L’mauvais rir’ du Lutin redouble,
Et ça rit de tous les côtés.
Son rir’ parle — on l’entend glapir :
« Hop ! hop ! » Les ch’vaux galop’ sur place,
Mais roid’ comm’ s’ils étaient en glace
Et sans autr’ bruit qu’un grand soupir.
Et tandis qu’une à une, alors,
Leurs gross’ larm’ lourdement s’égrènent...
On voit — les sueurs vous en prennent —
Danser ces ch’vaux qui paraiss’nt morts.
Puis, comm’ c’était v’nu ça s’en va.
L’écurie en mêm’ temps s’rassure :
Tout’ la ch’valin’ remâche en m’sure
Et r’cogn’ du pied sur l’caillou plat.
La s’cond’ fois vous n’êt’s que tremblant...
Mais la premier’, quell’ rude épreuve !...
Moi, ça m’en a vieilli... La preuve ?...
Ma voix basse et mes ch’veux tout blancs !
Ce récit bonhomique et simple en sa féerie
Ne laissa pourtant pas que de jeter un froid ;
Tous, avec un frisson, gagnèrent leur chez soi...
Nul ne fit, ce soir-là, sa ronde à l’écurie !
poésie de Maurice Rollinat
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Les Roses (Rollinat)
Dans l'air comme embrasé par une chaleur d’âtre
Elles ont un arôme aussi lourd qu’ennuyé,
Et par un crépuscule orageux et mouillé
La blanche devient jaune, et la jaune, verdâtre.
Mais à l’aube naissante, à. cette heure où la nuit
Abandonne en pleurant les étoiles éteintes,
Chacune se déplisse et rallume ses teintes,
Et leur parfum s’envole avec le vent qui fuit.
Souvent on aperçoit dans l’atmosphère chaude,
Sur leurs pétales blancs, purpurins ou rosés,
Un beau petit insecte aux reflets irisés,
Qui miroite au soleil ainsi qu’une émeraude.
Bien des mouches qui sont distilleuses de miel
Vampirisent gaîment ces reines végétales,
Et plus d’un vent du nord aux haleines brutales
Ravage leur parterre endormi sous le ciel.
Elles ont beau piquer le doigt qui les enlève :
On affronte en riant leur perfide beauté,
Pour cueillir ces boutons si pleins de volupté,
Qu’on dirait de la chair pétrie avec du rêve.
Ornant la modestie aussi bien que l’orgueil,
Fleurissant tout, cheveux, boutonnières, corsages,
Elles sont les joyaux des fous comme des sages
Et s’effeuillent encor sur la vierge au cercueil.
Et même, entre l’if morne et le cyprès austère,
Dans les dortoirs pierreux où gisent les défunts,
Elles font oublier à force de parfums
La putréfaction qui fermente sous terre.
Aussi, bien que rongé de souffrance et d’ennuis,
Je me plais à les voir, corolle grande ouverte,
Se pavaner au bout de leur tige âpre et verte
Dans la corbeille ovale aux bordures de buis.
Mon esprit embrumé subit leur influence ;
Elles me font rêver d’ineffables Édens,
Et j’adore ces fleurs où l’ange des jardins
Raffine le parfum, la forme et la nuance.
J’aime la rose pourpre aux boutons de carmin,
Coupe où l’on boit le sang filtré de la nature,
Sirène dont le souffle errant à l’aventure
Est un chuchotement d’amours sans lendemain.
Mais je préfère encor la rose poitrinaire
Dont l’incarnat plaintif avive la pâleur :
Oh ! comme tes soupirs embaumés, triste fleur,
M’arrivent doux et purs dans la clarté lunaire !
De la villa moderne à l’antique manoir,
Tu délectes partout mon œil et ma narine :
Où que j’aille, c’est toi que mon humeur chagrine
Frôle amoureusement comme un papillon noir.
poésie de Maurice Rollinat
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Les fièvres
La plaine, au loin, est uniforme et morne
Et l'étendue est vide et grise
Et Novembre qui se précise
Bat l'infini, d'une aile grise.
Sous leurs torchis qui se lézardent,
Les chaumières, là-bas, regardent
Comme des bêtes qui ont peur,
Et seuls les grands oiseaux d'espace
Jettent sur les enclos sans fleurs
Le cri des angoisses qui passent.
L'heure est venue où les soirs mous
Pèsent sur les terres gangrenées,
Où les marais visqueux et blancs,
Dans leurs remous,
A longs bras lents,
Brassent les fièvres empoisonnées.
Parfois, comme un hoquet,
Un flot pâteux mine la rive
Et la glaise, comme un paquet,
Tombe dans l'eau de bile et de salive.
Puis tout s'apaise et s'aplanit ;
Des crapauds noirs, à fleur de boue,
Gonflent leur peau que deux yeux trouent ;
Et la lune monstrueuse préside,
Telle l'hostie
De l'inertie.
De la vase profonde et jaune
D'où s'érigent, longues d'une aune,
Les herbes d'eaux,
Des brouillards lents comme des traînes
Déplient leur flottement, parmi les draines ;
On les peut suivre, à travers champs,
Vers les chaumes et les murs blancs ;
Leurs fils subtils de pestilence
Tissent la robe de silence,
Gaze verte, tulle blême,
Avec laquelle, au loin, la fièvre se promène,
La fièvre,
Elle est celle qui marche,
Sournoisement, courbée en arche,
Et personne n'entend son pas.
Si la poterne des fermes ne s'ouvre pas,
Si la fenêtre est close,
Elle pénètre quand même et se repose,
Sur la chaise des vieux que les ans ploient,
Dans les berceaux où les petits larmoient
Et quelquefois elle se couche
Aux lits profonds où l'on fait souche.
Avec ses vieilles mains dans l'âtre encor rougeâtre,
Elle attise les maladies
Non éteintes, mais engourdies ;
Elle se mêle au pain qu'on mange,
A l'eau morne changée en fange ;
Elle monte jusqu'aux greniers,
Dort dans les sacs et les paniers
Où s'entassent mille loques à vendre ;
Puis, un matin, de palier en palier
On écoute son pas sinistre et régulier
Descendre.
Inutiles, voeux et pèlerinages
Et seins où l'on abrite les petits
Et bras en croix vers les images
Des bons anges et des vieux Christs.
Le mal hâve s'est installé dans la demeure.
Il vient, chaque vesprée, à tel moment,
Déchiqueter la plainte et le tourment,
Au régulier tic-tac de l'heure ;
Et l'horloge surgit déjà
Comme quelqu'un qui sonnera,
Lorsque viendra l'instant de la raison finie,
L'agonie.
En attendant, les mois se passent à languir.
Les malades rapetissés,
Leurs genoux lourds, leurs bras cassés,
Avec, en main, leurs chapelets.
Quittant leur lit, s'y recouchant,
Fuyant la mort et la cherchant,
Bégaient et vacillent leurs plaintes,
Pauvres lumières, presque éteintes.
Ils se traînent de chaumière en chaumière
Et d'âtre en âtre,
Se voir et doucement s'apitoyer,
Sur la dîme d'hommes qu'il faut payer,
Atrocement, à leur terre marâtre ;
Des silences profonds coupent les litanies
De leurs misères infinies ;
Et quelquefois, ils se regardent
Au jour douteux de la fenêtre,
Sans rien se dire, avec des pleurs,
Comme s'ils voulaient se reconnaître
Lorsque leurs yeux seront ailleurs.
Ils se sentent de trop autour des tables
Où l'on mange rapidement
Un repas pauvre et lamentable ;
Leur coeur se serre, atrocement,
On les isole et les bêtes les flairent
Et les jurons et les colères
Volent autour de leur tourment.
Aussi, lorsque la nuit, ne dormant pas,
Ils s'agitent entre leurs draps,
Songeant qu'aux alentours, de village en village,
Les brouillards blancs sont en voyage,
Voudraient-ils ouvrir la porte
Pour que d'un coup la fièvre les emporte,
Vers les marais des landes
Où les mousses et les herbes s'étendent
Comme un tissu pourri de muscles et de glandes
Où s'écoute, comme un hoquet,
Un flot pâteux miner la rive,
Où leur corps mort, comme un paquet,
Choirait dans l'eau de bile et de salive.
Mais la lune, là-bas, préside,
Telle l'hostie
De l'inertie.
poésie de Emile Verhaeren
Ajouté par Lucian Velea
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La Nuit de novembre
Il faisait aussi clair qu’à trois heures du soir,
Lorsque, las de fumer, de lire et de m’asseoir,
Emportant avec moi le rêve qui m’agite,
J’abandonnai ma chambre et sortis de mon gîte.
Et j’errai. Tout le ciel était si lumineux,
Que les rochers devaient sentir passer en eux
Des caresses de lune et des frissons d’étoiles.
La terrible araignée aux si funèbres toiles
Semblait guetter encor le crépuscule gris,
Car les arbres du clos par l’automne amaigris
Montraient dans la clarté qui glaçait leur écorce
Mainte cime chenue et mainte branche torse.
C’était le jour sans bruit, le jour sans mouvement,
Comme en vécut jadis la Belle au Bois Dormant,
Plutôt fait pour les morts que pour nous autres : l’ombre
Qui devenait l’aurore, à l’heure où tout est sombre.
L’air avait la moiteur exquise du rayon,
Et l’objet dessiné comme par un crayon
Prenait l’aspect diurne, et fluet, long, énorme,
Accusait nettement sa couleur et sa forme.
Et le silence, horrible et douce mort du bruit,
Triomphait-il assez dans ce plein jour de nuit
À l’abri du vent rauque et du passant profane
Sous les scintillements du grand ciel diaphane !
Le froid devenait tiède à force de douceur ;
Et, grisaille des murs, vert des volets, rousseur
Du toit, corde du puits, dents de la girouette,
Là-bas, au fond de clos, une vieille brouette,
À terre çà et là, des bois et des outils,
Toute espèce d’objets, hauts, plats, grands et petits,
Tout, jusqu’au sable fin comme celui des grèves
Se détaillait à l’œil ainsi que dans les rêves.
Alors, que de mystère et que d’étrangeté !
Sans doute, un mauvais sort m’allait être jeté
Par un fantôme blanc rencontré sur ma route ?
Le fait est que jamais plus fantastique voûte
N’illumina la terre à cette heure d’effroi :
Je me voyais si bien que j’avais peur de moi.
Minuit allait sonner dans une demi-heure,
Et toujours pas de vent, pas de source qui pleure,
Rien que l’affreux silence où je n’entendais plus
Que le bruit régulier de mes pas résolus ;
Car, au fond, savourant ma lente inquiétude,
Je voulais m’enfoncer dans une solitude
Effroyable, sans murs, sans huttes, sans chemins,
Vierge de tous regards et de tous pieds humains !
Et j’étais arrivé sur une immense roche
Quand je me rappelai que j’avais dans ma poche
Le bréviaire noir des amants de la Mort,
Cette œuvre qui vous brûle autant qu’elle vous mord,
Que la tombée a dictée et qui paraît écrite
Par la main de Satan, la grande âme proscrite.
Oui, j’avais là sur moi, dans cet endroit désert,
Le Cœur Révélateur, et la Maison Usher,
Ligeia, Bérénice et tant d’autres histoires
Qui font les jours peureux, les nuits évocatoires,
Et qu’on ne lit jamais sans frisson sur la peau.
Oui délice et terreur ! j’avais un Edgar Poe :
Edgar Poe, le sorcier douloureux et macabre
Qui chevauche à son gré la raison qui se cabre.
Seul, tout seul, au milieu du silence inouï,
Avais-je la pâleur d’un homme évanoui
Quand j’ouvris le recueil de sinistres nouvelles
Qui donnent le vertige aux plus mâles cervelles ?
Mes cheveux s’étaient-ils dressés, à ce moment ?
Je ne sais ! Mais mon cœur battait si fortement,
Ma respiration était si haletante,
Que je les entendais tous les deux : oh, l’attente
Du fantôme prévu pendant cette nuit-là !
Et je lus à voix basse Hélène, Morella,
Le Corbeau, le Portrait ovale, Bérénice,
Et, ― que si j’ai mal fait le Très-Haut me punisse ! ―
Je relus le Démon de la Perversité !
Puis, lorsque j’eus fini, je vis à la clarté
Du ciel illuminé comme un plafond magique,
Debout sur une roche un revenant tragique
Drapé dans la guenille horrible du tombeau
Et dont la main sans chair soutenait un corbeau :
Fou, je m’enfuis, criblé par les rayons stellaires,
Et c’est depuis ce temps que j’ai peur des nuits claires !
poésie de Maurice Rollinat
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Les Bottines d'étoffe
Dans un bourg de province appelé Saint-Christophe,
Un jour que je rôdais près des chevaux de bois,
Au son désespéré d’un grand orgue aux abois,
J’entrevis tout à coup deux bottines d’étoffe.
L’une semblait dormir sur le frêle étrier,
L’autre bougeait avec une certaine morgue.
A quelque pas, sans trêve, un vieux ménétrier
Se démanchait le bras comme le joueur d’orgue.
Les grincements aigus du violon m’entraient
Dans l’âme, et m’égaraient au fond d’un spleen sans bornes,
Et toujours, toujours les bottines se montraient
Dans le gai tournoiement des petits chevaux mornes.
Pauvres petits chevaux ! roides sous le harnais,
Vertigineusement ils roulaient dans le vague.
Leur maître, un acrobate à l’accent béarnais,
S’essoufflait à crier : « A la bague ! A la bague ! »
Ils me navraient ! J’aurais voulu les embrasser
Et dire à leur bois peint, que je douais d’une âme,
Combien je maudissais le bateleur infâme
Qui se faisait un jeu d’ainsi les harasser.
Mais en vain j’emplissais mes yeux de leurs marbrures,
Et je m’apitoyais sur leur mauvais destin,
Mon regard ne lorgnait, lascif et clandestin,
Que les bottines, dont il buvait les cambrures.
Oh ! comme elles plaquaient sur les doux inconnus
Dont mon rêve léchait l’ensorcelant mystère !
Moules délicieux de pieds frôleurs de terre
Que j’aurais voulu mordre en les voyant tout nus.
Et le ménétrier sciait ses cordes minces
Et celui qui tournait la manivelle, hélas !
De l’orgue poitrinaire effroyablement las
Y cramponnait ses mains, abominables pinces.
Quelle mélancolie amoureuse dans l’air
Et dans mon cœur ! des chants rauques sortaient des bouges,
Un soleil capiteux dardait ses rayons rouges
Qui grisaient lentement les filles à l’œil clair.
Bruits, senteurs, atmosphère, aspect de la cohue
Se ruant à la fête avec des rires mous,
Et des petits chevaux tournant comme un remous,
Jusqu’à l’entrain niais des bourgeois que je hue ;
Toutes ces choses-là sans doute m’obsédaient,
Mais qu’était-ce à côté de ces bottines grises
Dont ma chair et mon âme étaient si fort éprises
Que j’aurais souffleté ceux qui les regardaient ?
Ainsi que d’un écrin gorgé de pierreries,
D’épingles d’or massif, et de gros diamants,
Il en sortait pour moi tant d’éblouissements
Que mon œil effaré nageait dans des féeries.
Elles me piétinaient l’imagination,
Mais avec tant d’amour, qu’ainsi foulé par elles,
J’avais des voluptés presque surnaturelles
Qui m’emportaient en pleine hallucination.
Alors, plus d’acrobate à la figure osseuse,
Plus de foule ! plus rien ! sous les cieux embrasés,
Au milieu d’une extase aromale et berceuse
J’avais pour m’assoupir un hamac de baisers.
Oh ! qui rendra jamais l’attouchement magique
De ces bottines d’ange aux souplesses d’oiseaux ?
Tout ce que la langueur a de plus léthargique
Se mêlait à ma moelle et coulait dans mes os !
Leurs petits bouts carrés me becquetaient les lèvres.
Et leurs talons pointus me chatouillaient le cou ;
Et tout mon corps flambait : délicieuses fièvres
Qui me vaporisaient le sang ! — Quand tout à coup,
La nuit vint embrumer le bourg de Saint-Christophe :
L’orgue et le violon moururent tous les deux ;
Les petits chevaux peints s’arrêtèrent hideux ;
Et je ne revis plus les bottines d’étoffe.
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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La Chanson des yeux
J’aime tes yeux d’azur qui, tout pailletés d’or,
Ont une lueur bleue et blonde,
Tes yeux câlins et clairs où le rêve s’endort,
Tes grands yeux bougeurs comme l’onde.
Jusque dans leurs regards savants et nuancés,
Si doux qu’ils te font deux fois femme,
Ils reflètent le vol de tes moindres pensers
Et sont les vitres de ton âme.
Dans la rue on subit leur charme ensorceleur ;
Ils étonnent sur ton passage,
Car ils sont plus jolis et plus fleurs que la fleur
Que tu piques à ton corsage.
Oui, tes yeux sont si frais sous ton large sourcil,
Qu’en les voyant on se demande
S’ils n’ont pas un arôme harmonieux aussi,
Tes longs yeux fendus en amande.
Dans le monde on les voit pleins de morosité,
Ils sont distraits ou sardoniques
Et n’ont pour me parler amour et volupté
Que des œillades platoniques ;
Mais, tout seuls avec moi sous les rideaux tremblants,
Ils me font te demander grâce,
Et j’aspire, enlacé par tes petits bras blancs,
Ce qu’ils me disent à voix basse.
poésie de Maurice Rollinat
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Tristesse des bœufs
Voilà ce que me dit en reniflant sa prise
Le bon vieux laboureur, guêtré de toile grise.
Assis sur un des bras de sa charrue, ayant
Le visage en regard du soleil rougeoyant :
« Ces pauv’ bêt’ d’animaux n’comprenn’ pas q’ la parole.
T’nez ! j’avais deux bœufs noirs !... Pour labourer un champ
C’était pas d’ leur causer ; non ! leur fallait du chant
Qui s’ mêle au souffl’ de l’air, aux cris d’ l’oiseau qui vole !
Alors, creusant l’ sillon entr’ buissons, chên’s et viornes,
Vous les voyiez filer, ben lent’ment, dans ceux fonds,
Tels que deux gros lumas, l’un cont’ l’aut’, qui s’en vont
Ayant tiré d’ leu têt’ tout’ la longueur des cornes.
L’ sillon fini, faisant leur demi-rond d’eux-mêmes,
I’s en r’commençaient un auprès, juste à l’endroit :
J’avais qu’à l’ver l’soc qui, rentré doux, r’glissait droit...
Ainsi, toujours pareil, du p’tit jour au soir blême.
C’était du bel ouvrage aussi m’suré q’ leur pas,
Q’ ça soit pour le froment, pour l’avoin’, pour le seigle,
Tous ces sillons étaient jumeaux, droits comme un’ règle,
Et l’écart entr’ chacun comm’ pris par un compas.
Par exempl’, fallait pas, dam’ ! q’ la chanson les quitte !
À preuv’ que quand, des fois, j’ la laissais pour prend’ vent,
I’ s’arrêtaient d’un coup, r’tournaient l’ mufle en bavant,
Et beurmaient tous les deux pour en d’mander la suite.
Mais, c’est pas tout encor, dans l’air de la chanson
I v’laient d’ la même tristesse ayant toujou l’ mêm’ son,
À cell’ du vent et d’ l’arb’ toujou ben accordée.
Mais d’ la gaieté ? jamais i’ n’en voulur’ un brin !
Ça tombait ben pour moi qui chantais mon chagrin.
Ya donc des animaux qu’ont du choix dans l’idée
Et qu’ont l’ naturel trist’ puisque, jamais joyeux,
Dans la couleur des bruits c’est l’noir qu’i’s aim’ le mieux.
poésie de Maurice Rollinat
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Les Lèvres
Depuis que tu m’as quitté,
Je suis hanté par tes lèvres,
Inoubliable beauté !
Dans mes spleens et dans mes fièvres,
À toute heure, je les vois
Avec leurs sourires mièvres ;
Et j’entends encor la voix
Qui s’en échappait si pure
En disant des mots grivois.
Sur l’oreiller de guipure
J’évoque ton incarnat,
Délicieuse coupure !
Ô muqueuses de grenat,
Depuis que l’autre vous baise,
Je rêve d’assassinat !
Cœur jaloux que rien n’apaise,
Je voudrais le poignarder :
Son existence me pèse !
Oh ! que n’ai-je pu garder
Ces lèvres qui dans les larmes
Savaient encor mignarder !
Aujourd’hui, je n’ai plus d’armes
Contre le mauvais destin,
Puisque j’ai perdu leurs charmes !
Quelle ivresse et quel festin
Quand mes lèvres sur les siennes
Buvaient l’amour clandestin !
Où sont tes langueurs anciennes,
Dans ce boudoir qu’embrumait
L’ombre verte des persiennes !
Alors ta bouche humait
En succions convulsives
Ton amant qui se pâmait !
Ô mes caresses lascives
Sur ses lèvres, sur ses dents
Et jusque sur ses gencives !
Jamais las, toujours ardents,
Nous avions des baisers fauves
Tour à tour mous et mordants.
Souviens-toi de nos alcôves
Au fond des bois, dans les prés,
Sur la mousse et sur les mauves,
Quand des oiseaux diaprés
Volaient à la nuit tombante
Dans les arbres empourprés !
Mon âme est toute flambante
En songeant à nos amours :
C’est ma pensée absorbante !
Et j’en souffrirai toujours :
Car ces lèvres qui me raillent,
Hélas ! dans tous mes séjours,
Je les vois qui s’entre-bâillent !
poésie de Maurice Rollinat
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L'Allée de peupliers
C’était l’heure du rêve et de l’effacement :
Tout, dans la nuit, allait se perdre et se dissoudre ;
Et, d’échos en échos, les rumeurs de la foudre
Traînaient dans l’air livide un sourd prolongement.
Pendue au bord des cieux pleins d’ombres et d’alarmes,
Et si bas qu’un coteau semblait les effleurer,
La pluie, ainsi qu’un œil qui ne peut pas pleurer,
Amassait lentement la source de ses larmes.
Et, comme un souffle errant de brasier refroidi,
Dans le val qui prenait une étrange figure,
Un vent tiède, muet et de mauvais augure,
Bouffait sur l’herbe morte et le buisson roidi.
Ce fut donc par un soir lourd et sans lune bleue,
Qu’au milieu des éclairs brefs et multipliés,
Je m’avançai tout seul entre ces peupliers
Qui bordaient mon chemin pendant près d’une lieue.
Alors, les vieux trembleurs, si droits et si touffus,
À travers les brouillards que l’obscurité file
Bruissaient doucement et vibraient à la file,
Tandis qu’au loin passaient des grondements confus.
Mais l’orage éclata ; l’autan lâcha ses hordes,
Et les arbres bientôt devinrent sous leurs doigts
Des harpes de géants, qui toutes à la fois
Résonnèrent avec des millions de cordes.
Comme un frisson humain dans les vrais désespoirs
Irrésistiblement court des pieds à la tête,
Ainsi, de bas en haut, le vent de la tempête
Sillonna brusquement les grands peupliers noirs.
Maintenant le tonnerre ébranlait la vallée ;
La plaine et l’horizon tournoyaient ; et dardant
Avec plus de fureur un zigzag plus ardent,
L’éclair, d’un bout à l’autre, illuminait l’allée.
Sur des fonds sulfureux teintés de vert-de-gris
Les peupliers traçaient d’horribles arabesques ;
La foudre accompagnait leurs plaintes gigantesques,
Et l’aquilon poussait d’épouvantables cris.
C’était un bruit houleux, galopant, élastique,
L’infini dans le râle et dans le rire amer ;
On entendait rouler l’avalanche et la mer
Dans ce clapotement sauvage et fantastique.
Un vol prodigieux d’aigles estropiés
Fouettant des maëlstroms de leurs ailes boîteuses ;
Des montagnes de voix claires et chuchoteuses ;
Des torrents de drapeaux, de flamme et de papiers ;
Un vaste éboulement de sable et de rocailles
Dégringolant à pic au fond d’immenses trous ;
Des tas enchevêtrés de serpents en courroux
Sifflant à pleine gueule et claquant des écailles ;
Des fous et des blessés agonisant la nuit
Au fond d’un grand Bicêtre ou d’un affreux hospice ;
Deux trains se rencontrant au bord d’un précipice :
Tout cela bigarrait ce formidable bruit.
Mais, degrés par degrés, l’orage eut moins de force,
Et cessa. Le chaos disparut du vallon ;
Un déluge rapide abattit l’aquilon,
Et la foudre s’enfuit avec sa lueur torse.
Et toujours, entre tous mes soirs inoubliés,
Cette sinistre nuit me poursuit et me hante,
Cette nuit d’ouragan, rauque et tourbillonnante,
Où gémirent en chœur deux mille peupliers !
poésie de Maurice Rollinat
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Ballade de la petite rose et du petit bluet
Nomade confident des herbes et des plantes,
Impalpable éventail du sol âpre et roussi,
Caresse des lacs morts et des rivières lentes,
Colporteur de l’arôme et du murmure aussi,
Le zéphyr m’a conté l’histoire que voici :
Dans un mélancolique et langoureux voyage
Que je fis tout au fond d’un jardin sans grillage
Où des quatre horizons le mystère affluait,
J’entendis tout à coup le charmant babillage
De la petite rose et du petit bluet.
Sans doute quelque fée aux mains ensorcelantes
Leur donnait le pouvoir de cheminer ainsi,
Car elles s’en allaient, ces fleurettes parlantes,
Du matin jusqu’au soir, vagabondant par-ci,
Par-là, causant d’amour et n’ayant nul souci.
Leur tendresse n’était que de l’enfantillage ;
Mais pourtant dans les coins ombrés par le feuillage
Le couple si folâtre était parfois muet,
Et je n’entendais plus le joli verbiage
De la petite rose et du petit bluet.
Un matin, au parfum des corolles tremblantes,
Tout le jardin chanta sous le ciel éclairci ;
Le bassin réveilla ses rides somnolentes,
Le sapin fut moins triste et le serpent transi
Parut se délecter sur le roc adouci ;
Le papillon, l’oiseau qui vit de grappillage
Et l’abeille qui met tant de fleurs au pillage,
Dans un brin de soleil dansaient un menuet :
Et j’appris que c’était le jour du mariage
De la petite rose et du petit bluet.
poésie de Maurice Rollinat
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Les Pouliches
Frissonnantes, ridant leur peau gris-pommelé
Au moindre frôlement des zéphyrs et des mouches,
Les pouliches, non loin des grands taureaux farouches,
Trottinent sur les bords du pacage isolé.
Dans ce vallon tranquille où les ronces végètent
Et qu’embrume l’horreur des joncs appesantis,
La sauterelle joint son aigre cliquetis
Aux hennissements courts et stridents qu’elles jettent.
Dressant leurs jarrets fins et leur cou chevelu,
Elles tremblent de peur au bruit du train qui passe,
Et leurs yeux inquiets interrogent l'espace
Depuis l’arbre lépreux jusqu’au rocher velu.
Et tandis qu’on entend prononcer des syllabes
Aux échos du ravin plein d’ombre et de fracas,
Elles enflent au vent leurs naseaux délicats,
Fiers comme ceux du zèbre et des juments arabes.
L’averse dont le sol s’embaume, et qui dans l’eau
Crépite en dessinant des ronds qui s’entrelacent ;
Les lames d’argent blanc qui polissent et glacent
Le tronc du jeune chêne et celui du bouleau ;
Un lièvre qui s’assied sur les mousses crépues ;
Des chariots plaintifs dans un chemin profond :
Autant de visions douces qui satisfont
La curiosité des pouliches repues.
Même en considérant les margots et les geais
Qui viennent en amis leur conter des histoires,
Elles ont tout l’éclat de leurs prunelles noires :
C’est du feu pétillant sous des globes de jais !
Elles mêlent souvent à leurs douces querelles
Le friand souvenir de leurs mères juments,
Et vont avec de vifs et gentils mouvements
Se mordiller le ventre et se téter entre elles.
Leur croupe se pavane, et leur toupet joyeux,
S’échappant du licol en cuir qui les attache,
Parfois sur leur front plat laisse voir une tache
Ovale de poils blancs lisses comme des yeux.
Autour des châtaigniers qui perdent leur écorce,
Elles ont dû passer la nuit à l’air brutal,
Car la rosée, avec ses gouttes de cristal,
Diamante les bouts de leur crinière torse.
Mais bientôt le soleil flambant comme un enfer
Réveillera leur queue aux battements superbes
Et fourbira parmi les mouillures des herbes
Leurs petits sabots blonds encor vierges du fer.
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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La Vie antérieure
J'ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d'une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C'est là que j'ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l'azur, des vagues, des splendeurs
Et des esclaves nus, tout imprégnés d'odeurs,
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
Et dont l'unique soin était d'approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
poésie de Charles Baudelaire de Les Fleurs du mal (1857)
Ajouté par anonyme
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Le Vieux Chaland
Voyez ! j’vis seul dans c’grand moulin
Dont plus jamais l’tic tac résonne ;
J’m’en occup’ plus, n’ayant personne...
Mais c’est l’sort : jamais je n’m’ai plaint.
C’t’existenc’ déserte et si r’cluse
Ent’ la montagne et la forêt
Plaît à mon goût q’aim’ le secret,
Puis, j’ai mon copain sur l’écluse !
Le v’là ! c’est l’grand chaland d’famille.
À présent, ses flancs et sa quille
Sont usés ; l’malheureux bateau,
Malgré que j’le soigne, i’ prend d’l’eau,
Tout ainsi q’moi j’prends d’la faiblesse.
Ah dam’ ! c’est q’d’âg’ nous nous suivons,
Et q’sans r’mèd’ tous deux nous avons
L’mêm’ vilain mal q’est la vieillesse.
Des vrais madriers q’ses traverses !
Et qui n’sont pas prêts d’êt’ rompus.
C’est bâti comme on n’bâtit plus !
Trop bien assis pour que ça verse.
En a-t-i’ employé du chêne
Aussi droit q’long, et pas du m’nu !
C’bateau plat q’j’ai toujou’ connu
Avec sa même énorm’ grand’ chaîne !
Pour nous, maint’nant, le r’pos et l’songe
C’est plus guèr’ que du croupiss’ment.
À séjourner là, fixement,
Lui, l’eau, moi, l’ennui, — ça nous ronge.
Mais, n’ya plus d’force absolument.
Faut s’ménager pour qu’on s’prolonge !
Si j’disais non ! ça s’rait mensonge.
J’somm’ trop vieux pour le navig’ment.
Sûr que non ! c’est pas comme aut’fois,
Du temps q’yavait tant d’truit’ et d’perches,
« Au bateau ! » m’criaient tout’ les voix...
Les pêcheurs étaient à ma r’cherche ;
À tous les instants mes gros doigts
Se r’courbaient, noués sur ma perche.
Malheur ! quel bon chaland c’était !
Vous parlez que c’lui-là flottait
Sans jamais broncher sous la charge !
Toujours ferme à tous les assauts
Des plus grands vents, des plus grand’s eaux,
I’ filait en long comme en large.
Et la nuit, sous la lun’ qui glisse,
Quand, prom’nant mes yeux d’loup-cervier,
J’pêchais tout seul à l’épervier,
Oh ! qu’il était donc bon complice !
Comme i’ manœuvrait son coul’ment,
En douceur d’huil’, silencieus’ment,
Aussi mort que l’onde était lisse !
I’ savait mes façons, c’que c’est !
On aurait dit qu’i’ m’connaissait.
Qu’il avait une âm’ dans sa masse.
À mes souhaits, tout son gros bois
Voguait comm’ s’il avait pas d’poids,
Ou ben rampait comme un’ limace.
Oui ! dans c’temps-là, j’étions solides.
Il avait pas d’mouss’ — moi, pas d’rides.
J’aimions les aventur’ chacun ;
Et tous deux pour le goût d’la nage
Nous étions d’si près voisinage
Q’toujours ensemble on n’faisait qu’un.
Sur l’écluse i’ s’en allait crâne,
J’crois qu’on aurait pu, l’bon Dieu m’damne !
Y fair’ porter toute un’ maison.
En a-t-i’ passé des foisons
D’bœufs, d’chevaux, d’cochons, d’ouaill’ et d’ânes !
I’ charriait pomm’ de terr’, bett’raves,
D’quoi vous en remplir toute un’ cave,
Du blé, du vin, ben d’autr’ encor,
Des madriers, des pierr’, des cosses,
Et puis des baptêm’ et des noces,
Sans compter qu’i’ passait des morts.
Oh ! C’est ben pour ça qu’en moi-même
Autant je l’respecte et je l’aime
Mon pauv’ vieux chaland vermoulu ;
C’est qu’un à un sur la rivière
Il a passé pour le cim’tière
Tous mes gens que je n’verrai plus.
J’ai fait promettre à la commune
À qui j’lég’rai ma petit’ fortune
Q’jusqu’à temps qu’i’ coule au fond d’l’eau,
On l’laiss’ra tranquill’ sous c’bouleau,
Dans sa moisissure et sa rouille.
J’mourrai content pac’que l’lend’main,
Pendant un tout p’tit bout d’chemin,
C’est lui qui port’ra ma dépouille.
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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Châtiment de l'Orgueil
En ces temps merveilleux où la Théologie
Fleurit avec le plus de sève et d'énergie,
On raconte qu'un jour un docteur des plus grands,
— Après avoir forcé les coeurs indifférents;
Les avoir remués dans leurs profondeurs noires;
Après avoir franchi vers les célestes gloires
Des chemins singuliers à lui-même inconnus,
Où les purs Esprits seuls peut-être étaient venus, —
Comme un homme monté trop haut, pris de panique,
S'écria, transporté d'un orgueil satanique:
"Jésus, petit Jésus! je t'ai poussé bien haut!
Mais, si j'avais voulu t'attaquer au défaut
De l'armure, ta honte égalerait ta gloire,
Et tu ne serais plus qu'un foetus dérisoire!"
Immédiatement sa raison s'en alla.
L'éclat de ce soleil d'un crêpe se voila
Tout le chaos roula dans cette intelligence,
Temple autrefois vivant, plein d'ordre et d'opulence,
Sous les plafonds duquel tant de pompe avait lui.
Le silence et la nuit s'installèrent en lui,
Comme dans un caveau dont la clef est perdue.
Dès lors il fut semblable aux bêtes de la rue,
Et, quand il s'en allait sans rien voir, à travers
Les champs, sans distinguer les étés des hivers,
Sale, inutile et laid comme une chose usée,
Il faisait des enfants la joie et la risée.
poésie de Charles Baudelaire de Les Fleurs du mal
Ajouté par Simona Enache
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La Belle Fromagère
Par la rue enfiévrante où mes pas inquiets
Se traînent au soleil comme au gaz, je voyais
Derrière une affreuse vitrine
Où s’étalaient du beurre et des fromages gras,
Une superbe enfant dont j’admirais les bras
Et la plantureuse poitrine.
Le fait est que jamais fille ne m’empoigna
Comme elle, et que jamais mon œil fou ne lorgna
De beauté plus affriolante !
Un nimbe de jeunesse ardente et de santé
Auréolait ce corps frais où la puberté
Était encore somnolente.
Elle allait portant haut dans l’étroit magasin
Son casque de cheveux plus noirs que le fusain
Et, douce trotteuse en galoches,
Furetait d’un air gai dans les coins et recoins,
Tandis que les bondons jaunes comme des coings
Se liquéfiaient sous les cloches.
Armés d’un petit fil de laiton, ses doigts vifs
Détaillaient prestement des beurres maladifs
À des acheteuses blafardes ;
Des beurres, qu’on savait d’un rance capiteux,
Et qui suaient l’horreur dans leurs linges piteux,
Comme un affamé dans ses hardes.
Quand sa lame entamait Gruyère ou Roquefort,
Je la voyais peser sur elle avec effort,
Son petit nez frôlant les croûtes,
Et rien n’était mignon comme ses jolis doigts
Découpant le Marolle infect où, par endroits,
La vermine creusait des routes.
Près de l’humble comptoir où dormaient les gros sous
Les Géromés vautrés comme des hommes saouls
Coulaient sur leur clayon de paille,
Mais si nauséabonds, si pourris, si hideux,
Que les mouches battaient des ailes autour d’eux,
Sans jamais y faire ripaille.
Or, elle respirait à son aise, au milieu
De cette âcre atmosphère où le Roquefort bleu
Suintait près du Chester exsangue ;
Dans cet ignoble amas de caillés purulents,
Ravie, elle enfonçait ses beaux petits doigts blancs,
Qu’elle essuyait d’un coup de langue.
Oh ! sa langue ! bijou vivant et purpurin
Se pavanant avec un frisson vipérin
Tout plein de charme et de hantise !
Miraculeux corail humide et velouté
Dont le bout si pointu trouait de volupté
Ma chair, folle de convoitise !
Donc, cette fromagère exquise, je l’aimais
Je l’aimais au point d’en rêver le viol ! mais,
Je me disais que ces miasmes,
À la longue, devaient imprégner ce beau corps
Et le dégoût, comme un mystérieux recors,
Traquait tous mes enthousiasmes.
Et pourtant, chaque jour, rivés à ses carreaux,
Mes deux yeux la buvaient ! en vain les Livarots
Soufflaient une odeur pestilente,
J’étais là, me grisant de sa vue, et si fou,
Qu’en la voyant les mains dans le fromage mou
Je la trouvais ensorcelante !
À la fin, son aveu fleurit dans ses rougeurs ;
Pour me dire : « je t’aime » avec ses yeux songeurs,
Elle eut tout un petit manège ;
Puis elle me sourit ; ses jupons moins tombants
Découvrirent un jour des souliers à rubans
Et des bas blancs comme la neige.
Elle aussi me voulait de tout son être ! À moi,
Elle osait envoyer des baisers pleins d’émoi,
L’emparadisante ingénue,
Si bien, qu’après avoir longuement babillé,
Par un soir de printemps, je la déshabillai
Et vis sa beauté toute nue !
Sa chevelure alors flotta comme un drapeau,
Et c’est avec des yeux qui me léchaient la peau
Que la belle me fit l’hommage
De sa chair de seize ans, mûre pour le plaisir !
Ô saveur ! elle était flambante de désir
Et ne sentait pas le fromage !
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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Le Cygne
Sans bruit, sous le miroir des lacs profonds et calmes,
Le cygne chasse l’onde avec ses larges palmes,
Et glisse. Le duvet de ses flancs est pareil
A des neiges d’avril qui croulent au soleil ;
Mais, ferme et d’un blanc mat, vibrant sous le zéphire,
Sa grande aile l’entraîne ainsi qu’un lent navire.
Il dresse son beau col au-dessus des roseaux,
Le plonge, le promène allongé sur les eaux,
Le courbe gracieux comme un profil d’acanthe,
Et cache son bec noir dans sa gorge éclatante.
Tantôt le long des pins, séjour d’ombre et de paix,
Il serpente, et laissant les herbages épais
Traîner derrière lui comme une chevelure,
Il va d’une tardive et languissante allure ;
La grotte où le poète écoute ce qu’il sent,
Et la source qui pleure un éternel absent,
Lui plaisent : il y rôde ; une feuille de saule
En silence tombée effleure son épaule ;
Tantôt il pousse au large, et, loin du bois obscur,
Superbe, gouvernant du côté de l’azur,
Il choisit, pour fêter sa blancheur qu’il admire,
La place éblouissante où le soleil se mire.
Puis, quand les bords de l’eau ne se distinguent plus,
A l’heure où toute forme est un spectre confus,
Où l’horizon brunit, rayé d’un long trait rouge,
Alors que pas un jonc, pas un glaïeul ne bouge,
Que les rainettes font dans l’air serein leur bruit
Et que la luciole au clair de lune luit,
L’oiseau, dans le lac sombre, où sous lui se reflète
La splendeur d’une nuit lactée et violette,
Comme un vase d’argent parmi des diamants,
Dort, la tête sous l’aile, entre deux firmaments.
poésie de Sully Prudhomme
Ajouté par Dan Costinaş
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Tempête obscure
L’orage, après de longs repos,
Ce soir-là, par ses deux suppôts,
La nuée et le vent qui claque,
Se présageait pour l'onde opaque.
Grondante sous le ciel muet,
Par quintes, la mer se ruait ;
Puis, elle se tut, la perfide,
Reprit son niveau brun livide.
Malheur aux coquilles de noix
Alors sur l’élément sournois
D’un plat, d’un silence de planche,
Risquant leur petite aile blanche !
Car, on le sent à l’angoissé,
Au guettant de l’air oppressé,
La paix du gouffre qui se fige
Couve la trame du vertige ;
Si calme en dessus, ses dessous
Cherchent, ramassent leurs courroux,
En effet, soudain l’eau tranquille
Bomba sa face d’encre et d’huile,
Perdit son taciturne intact,
Prit un clapotement compact.
Et voilà qu’à rumeurs funèbres
La tempête emplit les ténèbres.
Mais, pas un éclair zigzaguant :
Rien que l’obscur de l’ouragan !
Ballottée en ce ciel de bistre
La lune folle, errant sinistre,
Comme une morte promenant
Sa lanterne de revenant,
À hideuses lueurs moroses
Éclairait ce drame des choses.
Souffle monstre, outrant sa fureur,
Le vent démesurait l'horreur
Des montagnes d’eau dont les cimes
Pivotaient, croulant en abîmes
Qui, l’un par l’autre chevauchés,
Distordus, engloutis, crachés,
Redressaient leurs masses béantes
En Himalayas tournoyantes,
Spectrales des froids rayons verts
Se multipliant au travers.
Et, toujours, la houle élastique
Réopérait plus frénétique
La métamorphose des flots
Dans des tonnerres de sanglots.
Vint alors tant d’obscurité
Que ce fracas précipité
N’était plus que la plainte immense,
La clameur du vide en démence.
Puis, l’astre blêmissant, terni,
Sombra dans le noir infini
Où son vert-de-gris jaune-soufre
Se convulsait avec le gouffre.
Les vagues par leurs bonds si hauts
Brassaient le ciel dans le chaos ;
Tout tourbillonnait : l’eau, la brume,
La voûte, les airs et l’écume,
Tout : fond, sommet, milieu, côtés
Dans le pêle-mêle emportés !
Tellement que la mer, les nues,
Étaient par degrés devenues
Un même et confus océan
Roulant tout seul dans le Néant.
Et, pour l’œil comme pour l’oreille,
Existait l’affreuse merveille,
L’âme vivait l’illusion
De cette énorme vision,
Tout l'être croyait au mensonge
Du terrible tableau mouvant
Qu’avec l’eau, la lune, et le vent,
La Nuit composait pour le Songe.
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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Colloque sentimental
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l'heure passé.
Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l'on entend à peine leurs paroles.
Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.
- Te souvient-il de notre extase ancienne?
- Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne?
- Ton coeur bat-il toujours à mon seul nom?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? - Non.
Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! - C'est possible.
- Qu'il était bleu, le ciel, et grand, l'espoir !
- L'espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.
poésie de Paul Verlaine de Fêtes galantes (1869)
Ajouté par Dan Costinaş
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