L'Horoscope
Par un soleil mourant dans d’horribles syncopes,
Mes spleens malsains
Évoquaient sur mon cas les divers horoscopes
Des médecins.
Partout la solitude inquiétante, hostile,
Où chaque trou
Avait un mauvais cri d’insecte, de reptile
Et de hibou.
J’étais dans un chemin désert, tenant du gouffre
Et du cachot,
Où l'orage imminent soufflait un vent de soufre
Épais et chaud,
Dans un chemin bordé de gigantesques haies
Qui faisaient peur,
Et de rocs mutilés qui se montraient leurs plaies
Avec stupeur.
Et j’allais, consterné, songeant : « Mon mal empire ! »
Tâtant mon pouls,
Et rongé par l’effroi, par cet effroi vampire
Comme des poux ;
Quand soudain, se dressant dans la brume uniforme
Devant mes pas,
Un long Monsieur coiffé d’un chapeau haut de forme
Me dit tout bas
Ces mots qui s’accordaient avec la perfidie
De son abord :
— « Prenez garde : car vous avez la maladie
Dont je suis mort.
poésie de Maurice Rollinat
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Des citations similaires
Frère et sœur
Frère et sœur, les petiots, se tenant par la main,
Vont au rythme pressé de leurs bras qu’ils balancent ;
Des hauteurs et des fonds de grands souffles s’élancent,
Devant eux le soir lourd assombrit le chemin.
Survient l’orage ! avec tout l’espace qui gronde,
Avec le rouge éclair qui les drape de sang,
Les barbouille de flamme en les éblouissant ;
Enfin, la nuit les perd dans la forêt profonde.
Ils ont peur des loups ! mais, bientôt,
Ils s’endorment. Et, de là-haut,
La lune qui verdit ses nuages de marbre
Admire en les gazant ces deux êtres humains
Sommeillant la main dans la main,
Si petits sous les si grands arbres !
poésie de Maurice Rollinat
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La Réprouvée
Quelle était donc, ainsi, tout de noir recouverte,
Cette femme, là-bas, d’un si lugubre effet,
En me croisant, m’ayant laissé voir qu’elle avait
Le crâne dans du linge et la figure verte ?...
Mais, verte ! de ce vert végétal, cru, blanc jaune,
Comme un gros masque d’herbe et de feuilles de chou !
Elle avait passé là, d’un pied de caoutchouc,
Sans bruit, avec un air de chercheuse d’aumône.
Je la suivais des yeux, je la suivis des pas ;
Et, quand je fus près d’elle, en tremblant, presque bas,
Dans le son de ma voix mettant toute mon âme ;
« Mais qui donc êtes-vous, lui dis-je, pauvre femme ? »
Alors, parlant de dos, elle me répondit :
« C’que j’suis ? Vous n’savez pas ? eh ben ! j’suis l’êtr’ maudit !
Oh ! l’plus misérable et l’plus triste
Comm’ le plus inr’gardab’ q’existe !
N’ayant rien qu’à s’montrer pour fair’ le désert ;
J’suis la femm’ dont, au moins depuis vingt ans, l’cancer
A mangé p’tit à p’tit la fac’, comme un’ lent’ bête ;
Celle qui traîne après ell’ du dégoût et d’l’effroi,
À qui, s’renfermant vit’, les gens de son endroit
Donn’ du pain en r’tournant la tête !
poésie de Maurice Rollinat
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Les Arbres
Arbres, grands végétaux, martyrs des saisons fauves.
Sombres lyres des vents, ces noirs musiciens,
Que vous soyez feuillus ou que vous soyez chauves,
Le poète vous aime et vos spleens sont les siens.
Quand le regard du peintre a soif de pittoresque.
C’est à vous qu’il s’abreuve avec avidité,
Car vous êtes l’immense et formidable fresque
Dont la terre sans fin pare sa nudité.
De vous un magnétisme étrange se dégage.
Plein de poésie âpre et d’amères saveurs ;
Et quand vous bruissez, vous êtes le langage
Que la nature ébauche avec les grands rêveurs.
Quand l’éclair et la foule enflent rafale et grêle,
Les forêts sont des mers dont chaque arbre est un flot.
Et tous, le chêne énorme et le coudrier grêle,
Dans l’opaque fouillis poussent un long sanglot.
Alors, vous qui parfois, muets comme des marbres,
Vous endormez, pareils à des cœurs sans remords,
Vous tordez vos grands bras, vous hurlez, pauvres arbres,
Sous l’horrible galop des éléments sans mors.
L’été, plein de langueurs, l’oiseau clôt ses paupières
Et dort paisiblement sur vos mouvants hamacs,
Vous êtes les écrans des herbes et des pierres
Et vous mêlez votre ombre à la fraîcheur des lacs.
Et quand la canicule, aux vivants si funeste,
Pompe les étangs bruns, miroirs des joncs fluets,
Dans l’atmosphère lourde où fermente la peste,
Vous immobilisez vos branchages muets.
Votre mélancolie, à la fin de l’automne,
Est pénétrante, alors que sans fleurs et sans nids,
Sous un ciel nébuleux où d’heure en heure il tonne,
Vous semblez écrasés par vos rameaux jaunis.
Les seules nuits de mai, sous les rayons stellaires,
Aux parfums dont la terre emplit ses encensoirs,
Vous oubliez parfois vos douleurs séculaires
Dans un sommeil bercé par le zéphyr des soirs.
Une brume odorante autour de vous circule
Quand l’aube a dissipé la nocturne stupeur,
Et, quand vous devenez plus grands au crépuscule,
Le poète frémit comme s’il avait peur.
Sachant qu’un drame étrange est joué sous vos dômes,
Par les bêtes le jour, par les spectres la nuit,
Pour voir rôder les loups et glisser les fantômes,
Vos invisibles yeux s’ouvrent au moindre bruit.
Et le soleil vous mord, l’aquilon vous cravache,
L’hiver vous coud tout vifs dans un froid linceul blanc,
Et vous souffrez toujours jusqu’à ce que la hache
Taillade votre chair et vous tranche en sifflant.
Partout où vous vivez, chênes, peupliers, ormes,
Dans les cités, aux champs, et sur les rocs déserts,
Je fraternise avec les tristesses énormes
Que vos sombres rameaux épandent par les airs.
poésie de Maurice Rollinat
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Où vais-je?
Sur les petits chênes trapus
Voici qu’enfin las et repus
Les piverts sont interrompus
Par les orfraies.
A cette heure, visqueux troupeaux,
Les limaces et les crapauds
Rampent allègres et dispos
Le long des haies !
Enfin l’ombre ! le jour a fui.
Je vais promener mon ennui
Dans la profondeur de la nuit
Veuves d’étoiles !
Un vent noir se met à souffler,
Serpent de l’air, il va siffler,
Et mes poumons vont se gonfler
Comme des voiles.
Au fond des grands chemins herbeux,
Çà et là troués et bourbeux,
J’entends les taureaux et les bœufs
Qui se lamentent,
Et je vais, savourant l’horreur
De ces beuglements de terreur,
Sous les rafales en fureur
Qui me tourmentent !
Sur des sols mobiles et mous,
Espèces de fangueux remous,
Je marche avec les gestes fous
Des maniaques !
Où sont les arbres ? je ne vois
Que les yeux rouges des convois
Dont les sifflements sont des voix
Démoniaques.
Hélas ! mon pas de forcené
Aura sans doute assassiné
Plus d’un crapaud pelotonné
Sur sa femelle !
Oh ! oui, j’ai dû marcher sur eux,
Car dans ce marais ténébreux
J’ai sentis des frissons affreux
Sous ma semelle.
Et je marche ! Or, sans qu’il ait plu,
Tout ce terrain n’est qu’une glu ;
Mais le vertige a toujours plu
Au cœur qui souffre !
Et je m’empêtre dans les joncs.
Me cramponnant aux sauvageons
Et labourant de mes plongeons
L’ignoble gouffre !
Sous le ciel noir comme un cachot,
Crinière humide et crâne chaud,
Je m’avance en parlant si haut
Que je m’enroue.
Suis-je entré dans un cul-de-sac ?
Mais non ! après de longs flic-flac
Je finis par franchir ce lac
D’herbe et de boue
Les chiens ont comme les taureaux
Des ululements gutturaux !
Pas une lueur aux carreaux
Des maisons proches !
N’importe ! je vais m’enfournant
Dans la nuit d’un chemin tournant
Et je clopine maintenant
Parmi des roches.
Où vais-je ? comment le savoir ?
Car c’est en vain que pour y voir
Je ferme et j’ouvre dans le noir
Mes deux paupières !
Terre et Cieux, coteau, plaine et bois
Sont ensevelis dans la poix,
Et je heurte de tout mon poids
De grandes pierres !
Les buissons sont si rapprochés
Qu’à chaque pas sur les rochers
Mes vêtements sont accrochés
Par une ronce.
Derrière, devant, de travers,
Le vent me cravache ! oh ! quels vers
J’ébauche dans ces trous pervers,
Où je m’enfonce !
La rocaille devient verglas,
Tenaille, scie, et coutelas !
Je glisse, et le mince échalas
Que j’ai pour canne
Craque et va se casser en deux…
Mais toujours mon pied hasardeux
Rampe, et je dois être hideux
Tant je ricane !
Et je tombe, et je retombe ! oh !
Ce chemin sera mon tombeau !
Un abominable corbeau
Me le croasse !
Sur mon épaule, ce coup sec
Vient-il d’une branche ou d’un bec ?
Et dois-je aussi lutter avec
L’oiseau vorace ?
Bah ! je marche toujours ! bravant
Les pierres, la nuit et le vent !
J’affrontais bien auparavant
La vase infecte !
Où que j’aventure mon pied
Je trébuche à m’estropier…
Mais dans ce rocailleux guêpier
Je me délecte !
Rafales, ruez-vous sans mors !
Ronce, égratigne ; caillou, mords !
Nuit noire comme un drap des morts,
Sois plus épaisse !
Je ris de votre acharnement,
Car l’horreur est un aliment
Dont il faut qu’effroyablement
Je me repaisse !…
poésie de Maurice Rollinat
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Les Rocs
Par delà les blés noirs, les froments et les seigles,
Loin des terrains boisés, poudreux, herbus et mous,
Au bord d’une rivière aux écumeux remous,
Ils songent, familiers des lézards et des aigles.
Aspect fantomatique, inertie et stupeur,
Jeunesse qui survit à des milliers d’années,
Silence des cœurs morts et des âmes damnées,
Ils ont tout ce qui trouble et tout ce qui fait peur.
La rivière qui hurle et moutonne à leur base
Leur devient un miroir torrentueux et fou,
Et, quand l’hiver la fait déborder de son trou,
Les cravache d’écume et les gifle de vase.
Au mois où le zéphyr plein de suavité
Emporte les parfums de la fleur qu’il balance,
L’aspic y vient montrer sa tête en fer de lance
Au bord de la fissure et de la cavité.
Anxieux, dans la brume, on dirait qu’ils attendent
Je ne sais quel départ aux mystiques adieux ;
N’ont-ils pas l’air de voir ? Et cependant point d’yeux ;
Point d’oreilles : pourtant l’on dirait qu’ils entendent.
Et, colosses navrés de ce pays affreux,
Ils alarment au loin les vallons et les côtes,
Car le cri des hiboux, leurs invisibles hôtes,
Est la funèbre voix qui sanglote pour eux.
Groupés là comme un tas de monstrueuses bêtes,
Ils veillent tristement, les horribles rochers,
Que le soleil les brûle ou qu’ils soient accrochés
Par les feux zigzagueurs et grondants des tempêtes !
L’un dont la pointe oblongue imite un coutelas,
Et dont chaque lézarde a l’air d’une blessure,
Rongé de champignons, d’herbe et de moisissure,
Se penche avec un air effroyablement las.
Un autre figurant un couvercle de bière
Qui serait tout debout sous les grands cieux pensifs,
Fait tinter par instants sur les feuilles des ifs
L’éternel suintement des larmes de la pierre.
Et tous, diversement lépreux et bossués,
Rendent la solitude encore plus déserte,
Et par leur seul aspect qui glace et déconcerte,
Disent leurs maux soufferts et leurs ennuis sués.
poésie de Maurice Rollinat
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Le Feu follet
Le petit feu follet qui danse devant moi,
A l’air trop gracieux pour être un mauvais guide.
Je ne lui prête aucune intention perfide,
Et je crois sa lueur pleine de bonne foi.
Rebrousser chemin ? non ! me défier ? pourquoi ?
C’est ma route, et d’ailleurs le sol n’est pas humide.
Le petit feu follet qui danse devant moi
A l’air trop gracieux pour être un mauvais guide.
Et, marchant au lointain roulement d’un convoi,
J’abandonne mon âme à son rêve morbide
Quand je plonge à mi-corps dans un bourbier liquide ;
Et plus j’enfonce, plus il raille mon effroi,
Le petit feu follet qui danse devant moi !
poésie de Maurice Rollinat
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Pantouns des saisons
Dans la vie est toujours un printemps
Avec la danse au vent de fleurs des champs.
Dans mon âme est toujours un printemps
Quand je suis tranquille, contente.
Dans la vie est toujours l’été,
Et le soleil et la chaleur sont arrivés.
Dans mon âme est toujours l’été,
Quand je peux faire ce à quoi j’ai pensé.
Dans la vie est toujours l’automne,
Quand tombent et feuilles et pommes.
Dans mon âme est toujours l’automne,
Quand j’aime très fort un homme.
Je crois que la vie est l’hiver
Avec le blanc, dans le monde entier.
Dans mon âme est toujours l’hiver
Quand j’aime tout ce que je dois faire.
poésie de Cornelia Păun Heinzel de Pantouns Lettres de Malaisie (1 septembre 2013)
Ajouté par Cornelia Păun Heinzel
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Vapeurs de mares
Le soir, la solitude et la neige s'entendent
Pour faire un paysage affreux de cet endroit
Blêmissant au milieu dans un demi-jour froid
Tandis que ses lointains d'obscurité se tendent.
Çà et là, des étangs dont les glaces se fendent
Avec un mauvais bruit qui suscite l'effroi ;
Là-bas, dans une terre où le vague s'accroît,
Des corbeaux qui s'en vont et d'autres qui s'attendent.
Voici qu'une vapeur voilée
Sort d'une mare dégelée
Puis d'une autre et d'une autre encor :
Lugubre hommage, en quelque sorte
Qui, lentement, vers le ciel mort
Monte de la campagne morte.
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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La Dernière Nuit
Or, ce fut par un soir plein d’un funèbre charme,
Qu’après avoir suivi des chemins hasardeux
Ils s’assirent enfin dans un vallon hideux
Où maint reptile errant commençait son vacarme.
Et tandis que l’orfraie avec son cri d’alarme
Clapotait lourdement dans un vol anxieux,
Sous la compassion sidérale des cieux
Ils gémirent longtemps sans verser une larme[.]
Tout à coup, le buisson les vit avec stupeur
Unir dans un baiser leurs lèvres violettes
Ricanant à la fois de tendresse et de peur.
Et puis, les deux amants joignirent leurs squelettes,
Crispèrent leur étreinte en ne faisant plus qu’un
Et moururent ensemble au bord du fossé brun.
poésie de Maurice Rollinat
Ajouté par Poetry Lover
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Je suis malade
Je ne rêve plus je ne fume plus
Je n'ai même plus d'histoire
Je suis sale sans toi
Je suis laide sans toi
Je suis comme un orphelin dans un dortoir
Je n'ai plus envie de vivre dans ma vie
Ma vie cesse quand tu pars
Je n'aie plus de vie et même mon lit
Ce transforme en quai de gare
Quand tu t'en vas
Je suis malade
Complètement malade
Comme quand ma mère sortait le soir
Et qu'elle me laissait seul avec mon désespoir
Je suis malade parfaitement malade
T'arrive on ne sait jamais quand
Tu repars on ne sait jamais où
Et ça va faire bientôt deux ans
Que tu t'en fous
Comme à un rocher
Comme à un péché
Je suis accroché à toi
Je suis fatigué je suis épuisé
De faire semblant d'être heureuse quand ils sont là
Je bois toutes les nuits
Mais tous les whiskies
Pour moi on le même goût
Et tous les bateaux portent ton drapeau
Je ne sais plus où aller tu es partout
Je suis malade
Complètement malade
Je verse mon sang dans ton corps
Et je suis comme un oiseau mort quand toi tu dors
Je suis malade
Parfaitement malade
Tu m'as privé de tous mes chants
Tu m'as vidé de tous mes mots
Pourtant moi j'avais du talent avant ta peau
Cet amour me tue
Si ça continue je crèverai seul avec moi
Près de ma radio comme un gosse idiot
Écoutant ma propre voix qui chantera
Je suis malade
Complètement malade
Comme quand ma mère sortait le soir
Et qu'elle me laissait seul avec mon désespoir
Je suis malade
C'est ça je suis malade
Tu m'as privé de tous mes chants
Tu m'as vidé de tous mes mots
Et j'ai le coeur complètement malade
Cerné de barricades
T'entends je suis malade.
chanson interprété par Dalida
Ajouté par Simona Enache
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La Nuit de novembre
Il faisait aussi clair qu’à trois heures du soir,
Lorsque, las de fumer, de lire et de m’asseoir,
Emportant avec moi le rêve qui m’agite,
J’abandonnai ma chambre et sortis de mon gîte.
Et j’errai. Tout le ciel était si lumineux,
Que les rochers devaient sentir passer en eux
Des caresses de lune et des frissons d’étoiles.
La terrible araignée aux si funèbres toiles
Semblait guetter encor le crépuscule gris,
Car les arbres du clos par l’automne amaigris
Montraient dans la clarté qui glaçait leur écorce
Mainte cime chenue et mainte branche torse.
C’était le jour sans bruit, le jour sans mouvement,
Comme en vécut jadis la Belle au Bois Dormant,
Plutôt fait pour les morts que pour nous autres : l’ombre
Qui devenait l’aurore, à l’heure où tout est sombre.
L’air avait la moiteur exquise du rayon,
Et l’objet dessiné comme par un crayon
Prenait l’aspect diurne, et fluet, long, énorme,
Accusait nettement sa couleur et sa forme.
Et le silence, horrible et douce mort du bruit,
Triomphait-il assez dans ce plein jour de nuit
À l’abri du vent rauque et du passant profane
Sous les scintillements du grand ciel diaphane !
Le froid devenait tiède à force de douceur ;
Et, grisaille des murs, vert des volets, rousseur
Du toit, corde du puits, dents de la girouette,
Là-bas, au fond de clos, une vieille brouette,
À terre çà et là, des bois et des outils,
Toute espèce d’objets, hauts, plats, grands et petits,
Tout, jusqu’au sable fin comme celui des grèves
Se détaillait à l’œil ainsi que dans les rêves.
Alors, que de mystère et que d’étrangeté !
Sans doute, un mauvais sort m’allait être jeté
Par un fantôme blanc rencontré sur ma route ?
Le fait est que jamais plus fantastique voûte
N’illumina la terre à cette heure d’effroi :
Je me voyais si bien que j’avais peur de moi.
Minuit allait sonner dans une demi-heure,
Et toujours pas de vent, pas de source qui pleure,
Rien que l’affreux silence où je n’entendais plus
Que le bruit régulier de mes pas résolus ;
Car, au fond, savourant ma lente inquiétude,
Je voulais m’enfoncer dans une solitude
Effroyable, sans murs, sans huttes, sans chemins,
Vierge de tous regards et de tous pieds humains !
Et j’étais arrivé sur une immense roche
Quand je me rappelai que j’avais dans ma poche
Le bréviaire noir des amants de la Mort,
Cette œuvre qui vous brûle autant qu’elle vous mord,
Que la tombée a dictée et qui paraît écrite
Par la main de Satan, la grande âme proscrite.
Oui, j’avais là sur moi, dans cet endroit désert,
Le Cœur Révélateur, et la Maison Usher,
Ligeia, Bérénice et tant d’autres histoires
Qui font les jours peureux, les nuits évocatoires,
Et qu’on ne lit jamais sans frisson sur la peau.
Oui délice et terreur ! j’avais un Edgar Poe :
Edgar Poe, le sorcier douloureux et macabre
Qui chevauche à son gré la raison qui se cabre.
Seul, tout seul, au milieu du silence inouï,
Avais-je la pâleur d’un homme évanoui
Quand j’ouvris le recueil de sinistres nouvelles
Qui donnent le vertige aux plus mâles cervelles ?
Mes cheveux s’étaient-ils dressés, à ce moment ?
Je ne sais ! Mais mon cœur battait si fortement,
Ma respiration était si haletante,
Que je les entendais tous les deux : oh, l’attente
Du fantôme prévu pendant cette nuit-là !
Et je lus à voix basse Hélène, Morella,
Le Corbeau, le Portrait ovale, Bérénice,
Et, ― que si j’ai mal fait le Très-Haut me punisse ! ―
Je relus le Démon de la Perversité !
Puis, lorsque j’eus fini, je vis à la clarté
Du ciel illuminé comme un plafond magique,
Debout sur une roche un revenant tragique
Drapé dans la guenille horrible du tombeau
Et dont la main sans chair soutenait un corbeau :
Fou, je m’enfuis, criblé par les rayons stellaires,
Et c’est depuis ce temps que j’ai peur des nuits claires !
poésie de Maurice Rollinat
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Les Deux Mendiants
Reprenant leur chemin,
Tête basse, une main
Au sac bossu qu’ils portent,
Dans la cour, comme ils sortent,
Le petit pauvre épais
Lorgne d’un œil mauvais
Le petit monsieur mince
Dont la bouche se pince.
Le vieux s’en aperçoit.
« T’es jaloux ? Ya pas d’quoi !
Fait-il, d’une voix douce :
Entends-l’donc comme i’ tousse.
I’ cache un sang d’navets
Sous tous ses beaux effets,
Tandis q’toi, sans q’tu triches,
Tu fais rir’ vermillons
Tous les trous d’tes haillons,
Ça t’veng’ ben d’êt’ pas riche !
poésie de Maurice Rollinat
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Le Somnambule
Le chapeau sur la tête et la canne à la main,
Serrant dans un frac noir sa rigide ossature,
Il allait et venait au bord de la toiture,
D’un air automatique et d’un pas surhumain.
Singulier promeneur, spectre et caricature,
Sans cesse, il refaisait son terrible chemin.
Sur le ciel orageux, couleur de parchemin,
Il dessinait sa haute et funèbre stature.
Soudain, à la lueur d’un éclair infernal,
Comme il frisait le vide en rasant le chenal
Avec le pied danseur et vif d’un funambule,
L’horreur emplit mon être et figea tout mon sang,
Car un grand chat d’ébène hydrophobe et grinçant
Venait de réveiller le monsieur Somnambule.
poésie de Maurice Rollinat
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La Ruine
C’était vers le déclin d’un jour de canicule,
Juste dans le premier instant du crépuscule
Que la brise engourdie attend pour s’échapper,
L’oiseau pour se tapir, le crapaud pour ramper,
Où la fleur se referme ainsi qu’une paupière,
Et qui fait frémir l’arbre et chantonner la pierre.
Seul, à pas saccadés, distraits et maladroits,
Je traversais le plus farouche des endroits,
Par des escarpements ignorés des touristes.
Oh ! c’était bien ce qu’il fallait à mes yeux tristes.
Rochers, brandes, forêts, taillis, chaumes ardus
Aux petits arbres tors, rabougris et tondus,
Toute cette nature ivre de songerie
Suait la somnolence et la sauvagerie.
Aussi comme j’ai bu l’ombre, et soliloqué
Sur cet amas rocheux, confus et disloqué,
Près des ravins béants comme des puits d’extase,
Et dans ces terrains plats où des remous de vase,
Sous des nuages bas d’un vert de vitriol,
Se révélaient au loin par la danse du sol
Et par un grouillement de joncs trapus et roides.
Une petite pluie aux gouttelettes froides
Imbibait lentement ces landes et ces trous,
Et tout là-bas, au fond des lointains gris et roux,
Le soleil embrumé s’effondrait sur la cime
Des forêts surplombant la rivière, — un abîme
Torrentueux et sourd qui se précipitait
Contre les hauts granits où sa vapeur montait.
Tout seul dans ce désert aride et pittoresque
Dont les buissons semblaient détachés d’une fresque,
J’errais, m’aventurant sur les côtes à pic,
Escaladant les rocs, glissant comme un aspic
À travers les chiendents humectés par la brume,
Et chavirant parmi les cailloux pleins d’écume.
Des haleines de près et de grands végétaux
Sur les ailes du vent m’arrivaient des plateaux,
Et dans les airs froidis et de plus en plus pâles,
Les oiseaux tournoyeurs croassaient de longs râles
Encore inentendus par moi, l’être écouteur
Dont la campagne a fait son interlocuteur ;
Par moi qui peux saisir tous les cris de l’espace
Et distinguer le bruit d’une fourmi qui passe.
Partout la solitude immense où les rocs noirs
Se dressaient côte à côte en forme d’éteignoirs
Et dégageaient de leur immobilité même
Un fatidisme intense et d’une horreur suprême.
Et tout cela souffrait tellement comme moi,
Que j’y pouvais mirer mon douloureux émoi
Et tous les soubresauts de ma triste pensée :
Bien avant que la nuit même fût commencée,
J’attendais que le val, ou l’onde, ou le ravin,
Avec le son de voix d’un spectre et d’un devin
Continuât mon fauve et navrant soliloque.
Tandis que le brouillard pendait comme une loque
Sur le gave écumant qui hurlait à mes pieds,
Un manoir me montrait ses blocs estropiés,
Et, mêlant sa ruine à ma désespérance,
Importunait ma vue à force d’attirance.
Un certain pan de mur surtout : grand dévasté
De la mélancolie et de la vétusté,
Masse attendant le terme imminent de sa chute,
À jour comme un squelette et dont la morgue brute
Lui donnait un air grave et d’au-delà des temps
Qui semblait défier la foudre et les autans.
L’écho devenait-il double, et par impossible
Le silence avait-il une formule audible
Dans ce désert troué, tortueux et bossu ?
Assurément alors mon oreille a perçu
Des murmures éteints, asphyxiés et ternes,
Semblant venir du fond d’invisibles citernes :
Quelque chose de vague et de plus consterné
Que le vagissement d’un enfant nouveau-né,
Comme le rire affreux d’un monstre inconcevable
Qui geindrait très au loin dans un antre introuvable.
Or, tous ces bruits étaient si soufflés, si furtifs,
Si mélodiquement mineurs et si plaintifs,
Qu’au milieu des genêts venant à mes épaules
J’ai pleuré dans le vent comme les maigres saules,
Et, le cœur gros d’effrois sacrés et solennels,
Remercié les rocs d’être aussi fraternels
Envers le malheureux fiancé de la tombe
Qui les considérait à l’heure où la nuit tombe.
Et je me dis : « Je suis le Pèlerin hanté
« Par la nature : à moi sa pleine intimité
« Qui m’interroge ou bien qui m’écoute à toute heure,
« Et qui sait le secret des larmes que je pleure !
« Je l’aime et je la crains, car je sens en tous lieux
« S’ouvrir et se fermer ses invisibles yeux
« Mobiles et voyants comme les yeux d’un être,
« Et dont l’ubiquité m’enlace et me pénètre ;
« Car je sais que son âme a l’intuition
« De mon âme où se tord la désolation,
« Et que, pour être éparse et jamais épuisée,
« Elle n’en est pas moins la sœur de ma pensée :
« En voyant l’aspect dur et terrible qu’ils ont
« J’en arrive à songer que les rochers ne sont
« Qu’un figement nombreux de sa révolte ancienne ;
« Mon vertige est le sien, ma douleur est la sienne ;
« Elle subit avec un morne effarement
« Le mystère infini de son commencement
« Et du but ténébreux que poursuivent les choses
« Dans le cours imposé de leurs métamorphoses.
« Ses fleurs sont l’oripeau d’un flanc martyrisé ;
« Lui-même, son printemps n’est qu’un deuil déguisé
« Et son ordre apparent, formel et mécanique,
« Que l’acceptation d’un esclavage inique.
« Désormais résignée au destin qui la mord,
« Elle produit sans cesse en songeant que la mort,
« Les bouleversements et les chaos funèbres
« Dorment dans la durée au ventre des ténèbres ;
« Et ses rêves qui sont les miens font sa torpeur,
« Son échevèlement, sa crainte, sa stupeur,
« Sa rafale qui beugle et son ciel qui médite ! »
Ainsi je comprenais la nature maudite,
Ainsi dans ce ravin, devant ce vieux manoir,
Elle communiait avec mon désespoir,
Et rythmait par degrés son spleen épouvantable
Avec les battements de mon cœur lamentable.
Cependant que la nuit venue à ce moment
Traînait son graduel et morne effacement
Dans la teinte et le bruit, dans le souffle et l’arôme,
Et mouillait lentement de ses pleurs de fantôme
Les mauvais champignons tout gonflés de venins.
Les arbres figurant des démons et des nains
Semblaient moins prisonniers que frôleurs de la terre
Qu’ils recouvraient d’effroi, de songe et de mystère.
Sous la lividité sidérale des cieux
Les hiboux miaulaient un soupir anxieux
Et les engoulevents passaient dans la bruine.
C’est alors que la sombre et lugubre ruine
M’a paru nettement peinte sur le brouillard,
Et que le pan de mur couleur de corbillard
A semblé tressaillir sur la colline brune
Et s’est mis à briller tout noir au clair de lune.
Mais d’où m’arrivait donc cette effroyable voix ?
Oh ! ce n’était ni l’eau, ni le vent, ni les bois
Dont les rameaux claquaient comme des banderoles,
Qui déchargeaient sur moi ces terribles paroles !
Non ! Cette voix venait des ruines : c’était
Le château nostalgique et fou qui sanglotait
Sa plainte forcenée, intime et familière
Et qui hurlait d’ennui dans son carcan de lierre.
Et cela résonnait comme un Dies iræ
Que la mort elle-même aurait vociféré :
C’était le grincement de la pierre qui souffre !
Et soudain, le cercueil a bâillé comme un gouffre
Au fond du cauchemar qui m’enlevait du sol ;
Je me suis vu cadavre embaumé de phénol ;
Le monde au regard sec et froid comme une aumône
A sifflé le départ de ma bière en bois jaune,
Et j’ai roulé dans l’ombre, à jamais emporté,
Bagage de la tombe et de l’éternité.
poésie de Maurice Rollinat
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Les Yeux
Partout je les évoque et partout je les vois,
Ces yeux ensorceleurs si mortellement tristes.
Oh ! comme ils défiaient tout l’art des coloristes,
Eux qui mimaient sans geste et qui parlaient sans voix !
Yeux lascifs, et pourtant si noyés dans l’extase,
Si friands de lointain, si fous d’obscurité !
Ils s’ouvraient lentement, et, pleins d’étrangeté,
Brillaient comme à travers une invisible gaze.
Confident familier de leurs moindres regards,
J’y lisais des refus, des vœux et des demandes ;
Bleus comme des saphirs, longs comme des amandes,
Ils devenaient parfois horriblement hagards.
Tantôt se reculant d’un million de lieues,
Tantôt se rapprochant jusqu’à rôder sur vous,
Ils étaient tour à tour inquiétants et doux :
Et moi, je suis hanté par ces prunelles bleues !
Quels vers de troubadours, quels chants de ménestrels,
Quels pages chuchoteurs d’exquises babioles,
Quels doigts pinceurs de luths ou gratteurs de violes
Ont célébré des yeux aussi surnaturels !
Ils savouraient la nuit, et vers la voûte brune
Ils se levaient avec de tels élancements,
Que l’on aurait pu croire, à de certains moments,
Qu’ils avaient un amour effréné pour la lune.
Mais ils considéraient ce monde avec stupeur :
Sur nos contorsions, nos colères, nos rixes,
Le spleen en découlait dans de longs regards fixes
Où la compassion se mêlait à la peur.
Messaline, Sapho, Cléopâtre, Antiope
Avaient fondu leurs yeux dans ces grands yeux plaintifs.
Oh ! comme j’épiais les clignements furtifs
Qui leur donnaient soudain un petit air myope.
Aux champs, l’été, dans nos volontaires exils,
Près d’un site charmeur où le regard s’attache,
Ô parcelles d’azur, ô prunelles sans tache,
Vous humiez le soleil que tamisaient vos cils !
Vous aimiez les frissons de l’herbe où l’on se vautre ;
Et parfois au-dessus d’un limpide abreuvoir
Longtemps vous vous baissiez, naïves, pour vous voir
Dans le cristal de l’eau moins profond que le vôtre.
Deux bluets par la brume entrevus dans un pré
Me rappellent ces yeux brillant sous la voilette,
Ces yeux de courtisane admirant sa toilette
Avec je ne sais quoi d’infiniment navré.
Ma passion jalouse y buvait sans alarmes,
Mon âme longuement s’y venait regarder,
Car ces magiques yeux avaient pour se farder
Le bistre du plaisir et la pâleur des larmes !…
poésie de Maurice Rollinat
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Les Lèvres
Depuis que tu m’as quitté,
Je suis hanté par tes lèvres,
Inoubliable beauté !
Dans mes spleens et dans mes fièvres,
À toute heure, je les vois
Avec leurs sourires mièvres ;
Et j’entends encor la voix
Qui s’en échappait si pure
En disant des mots grivois.
Sur l’oreiller de guipure
J’évoque ton incarnat,
Délicieuse coupure !
Ô muqueuses de grenat,
Depuis que l’autre vous baise,
Je rêve d’assassinat !
Cœur jaloux que rien n’apaise,
Je voudrais le poignarder :
Son existence me pèse !
Oh ! que n’ai-je pu garder
Ces lèvres qui dans les larmes
Savaient encor mignarder !
Aujourd’hui, je n’ai plus d’armes
Contre le mauvais destin,
Puisque j’ai perdu leurs charmes !
Quelle ivresse et quel festin
Quand mes lèvres sur les siennes
Buvaient l’amour clandestin !
Où sont tes langueurs anciennes,
Dans ce boudoir qu’embrumait
L’ombre verte des persiennes !
Alors ta bouche humait
En succions convulsives
Ton amant qui se pâmait !
Ô mes caresses lascives
Sur ses lèvres, sur ses dents
Et jusque sur ses gencives !
Jamais las, toujours ardents,
Nous avions des baisers fauves
Tour à tour mous et mordants.
Souviens-toi de nos alcôves
Au fond des bois, dans les prés,
Sur la mousse et sur les mauves,
Quand des oiseaux diaprés
Volaient à la nuit tombante
Dans les arbres empourprés !
Mon âme est toute flambante
En songeant à nos amours :
C’est ma pensée absorbante !
Et j’en souffrirai toujours :
Car ces lèvres qui me raillent,
Hélas ! dans tous mes séjours,
Je les vois qui s’entre-bâillent !
poésie de Maurice Rollinat
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Le Remords
Plus de brise folle
Sur les talus :
La frivole
Ne vole
Plus !
L’âpre soleil rissole
Les grands fumiers mamelus.
Plus d’oiseau loustic.
Sur le roc rouge
Très à pic
L’aspic
Bouge.
L’homme dévale au bouge,
L’insecte fait son tic tic.
Le bois gigantesque
A la stupeur
D’une fresque.
J’ai presque
Peur !
L’étang par sa torpeur
Est d’un affreux pittoresque.
Et je souffre, hélas !
Jusqu’à la fibre :
Et mon pas
N’est pas
Libre.
Plus une aile qui vibre
Dans l’air où j’entends un glas !
D’êtres nul vestige.
Dans mon linceul
De vertige
Lourd, suis-je
Seul ?
Plus courbé qu’un aïeul,
le marche; — L’étang se fige.
Mon cœur repentant
Dont tu te moques,
O Satan!
Est en
Loques.
Oh ! les noirs soliloques
Que je marmotte en boitant !
Le soleil s’élève
Comme un drap d’or.
L’eau qui rêve
Sans trêve
Dort,
Pendant que le remord
Me taillade avec son glaive.
poésie de Maurice Rollinat
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La Neige
Avec ma brune, dont l’amour
N’eut jamais d’odieux manège,
Par la vitre glacée, un jour,
Je regardais tomber la neige.
Elle tombait lugubrement,
Elle tombait oblique et forte.
La nuit venait et, par moment,
La rafale poussait la porte.
Les arbres qu’avait massacrés
Une tempête épouvantable,
Dans leurs épais manteaux nacrés
Grelottaient d’un air lamentable.
Des glaçons neigeux faisaient blocs
Sur la rivière congelée ;
Murs et chaumes semblaient des rocs
D’une blancheur immaculée.
Aussi loin que notre regard
Plongeait à l’horizon sans borne,
Nous voyions le pays hagard
Dans son suaire froid et morne.
Et de la blanche immensité
Inerte, vague et monotone,
De la croissante obscurité,
Du vent muet, de l’arbre atone,
De l’air, où le pauvre oiselet
Avait le vol de la folie,
Pour nos deux âmes s’exhalait
Une affreuse mélancolie.
Et la neige âpre et l’âpre nuit
Mêlant la blancheur aux ténèbres,
Toutes les deux tombaient sans bruit
Au fond des espaces funèbres.
poésie de Maurice Rollinat
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Le Petit Fantôme
J’habite l’Océan,
Les joncs des marécages,
Les étranges pacages
Et le gouffre béant.
Je plonge sous les flots,
Je danse sur la vague,
Et ma voix est si vague
Qu’elle échappe aux échos.
Je sonde les remous
Et, sur le bord des mares,
Je fais des tintamarres
Avec les crapauds mous.
Je suis dans les gazons
Les énormes vipères,
Et dans leurs chauds repaires
J’apporte des poisons.
Je sème dans les bois
Les champignons perfides ;
Quand je vois des sylphides,
Je les mets aux abois.
J’attire le corbeau
Vers l’infecte charogne,
J’aime que son bec rogne
Ce putride lambeau.
Je ris quand le follet
Séduit avec son leurre
L’enfant perdu qui pleure
De se voir si seulet.
Je vais dans les manoirs
Où le hibou m’accueille ;
J’erre de feuille en feuille
Au fond des halliers noirs.
Mais, malgré mon humour
Satanique et morose,
Je vais baiser la rose
Tout palpitant d’amour.
Les nocturnes parfums
Me jettent leurs bouffées ;
Je hais les vieilles fées
Et les mauvais défunts.
La forêt me chérit,
Je jase avec la lune ;
Je folâtre dans l’une
Et l’autre me sourit.
La rosée est mon vin.
Avec les violettes
Je bois ses gouttelettes
Dans le fond du ravin.
Quelquefois j’ose aller
Au fond des grottes sourdes ;
Et sur les brumes lourdes
Je flotte sans voler.
A moi le loup rôdant
Et les muets cloportes !
Les choses qu’on dit mortes
M’ont pris pour confident.
Quand les spectres blafards
Rasent les étangs mornes,
J’écoute les viornes
Parler aux nénuphars.
Invisible aux humains,
Je suis les penseurs chauves
Et les poètes fauves
Vaguant par les chemins.
Quand arrive minuit,
Je dévore l’espace,
Dans l’endroit où je passe
On n’entend pas de bruit.
Mais lorsque le soleil
Vient éclairer la terre,
Dans les bras du mystère
Je retourne au sommeil.
poésie de Maurice Rollinat
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Tempête obscure
L’orage, après de longs repos,
Ce soir-là, par ses deux suppôts,
La nuée et le vent qui claque,
Se présageait pour l'onde opaque.
Grondante sous le ciel muet,
Par quintes, la mer se ruait ;
Puis, elle se tut, la perfide,
Reprit son niveau brun livide.
Malheur aux coquilles de noix
Alors sur l’élément sournois
D’un plat, d’un silence de planche,
Risquant leur petite aile blanche !
Car, on le sent à l’angoissé,
Au guettant de l’air oppressé,
La paix du gouffre qui se fige
Couve la trame du vertige ;
Si calme en dessus, ses dessous
Cherchent, ramassent leurs courroux,
En effet, soudain l’eau tranquille
Bomba sa face d’encre et d’huile,
Perdit son taciturne intact,
Prit un clapotement compact.
Et voilà qu’à rumeurs funèbres
La tempête emplit les ténèbres.
Mais, pas un éclair zigzaguant :
Rien que l’obscur de l’ouragan !
Ballottée en ce ciel de bistre
La lune folle, errant sinistre,
Comme une morte promenant
Sa lanterne de revenant,
À hideuses lueurs moroses
Éclairait ce drame des choses.
Souffle monstre, outrant sa fureur,
Le vent démesurait l'horreur
Des montagnes d’eau dont les cimes
Pivotaient, croulant en abîmes
Qui, l’un par l’autre chevauchés,
Distordus, engloutis, crachés,
Redressaient leurs masses béantes
En Himalayas tournoyantes,
Spectrales des froids rayons verts
Se multipliant au travers.
Et, toujours, la houle élastique
Réopérait plus frénétique
La métamorphose des flots
Dans des tonnerres de sanglots.
Vint alors tant d’obscurité
Que ce fracas précipité
N’était plus que la plainte immense,
La clameur du vide en démence.
Puis, l’astre blêmissant, terni,
Sombra dans le noir infini
Où son vert-de-gris jaune-soufre
Se convulsait avec le gouffre.
Les vagues par leurs bonds si hauts
Brassaient le ciel dans le chaos ;
Tout tourbillonnait : l’eau, la brume,
La voûte, les airs et l’écume,
Tout : fond, sommet, milieu, côtés
Dans le pêle-mêle emportés !
Tellement que la mer, les nues,
Étaient par degrés devenues
Un même et confus océan
Roulant tout seul dans le Néant.
Et, pour l’œil comme pour l’oreille,
Existait l’affreuse merveille,
L’âme vivait l’illusion
De cette énorme vision,
Tout l'être croyait au mensonge
Du terrible tableau mouvant
Qu’avec l’eau, la lune, et le vent,
La Nuit composait pour le Songe.
poésie de Maurice Rollinat
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